1918 - Les raisons d'une victoire

Le 11 novembre 1918, la France signe un armistice avec l’Allemagne au cœur de la forêt de Rethondes. Cet événement, devenu inespéré après quatre ans de pertes humaines inédites et de succès militaires décevants, consacre le triomphe stratégique des forces armées de l’Entente, fruit d’un apprentissage long et coûteux en hommes comme en matériels. Les raisons de cette victoire, qui fit de l’armée française la plus renommée du monde pour deux décennies, tiennent en trois points chacun correspondant à trois échelons militaires contemporains ; d’abord une efficacité tactique issue d’années de réflexions et d’expériences empiriques, ensuite une supériorité stratégique des Alliés favorisée par les événements, et enfin l’expérience réussie d’une nouvelle façon de faire la guerre – l’art opératif.

L’efficacité tactique des Alliés

La France entre dans la Grande Guerre avec de nombreuses théories et doctrines militaires. Celles-ci sont le résultat de pensées et réflexions destinées à expliquer l’humiliante défaite de 1871 face à la Prusse et éviter pareille conclusion face à l’Allemagne. Toutefois, le choc brutal et inattendu des premières semaines remet tout en question.

L’avènement de la guerre de tranchées conduit à de nombreux essais empiriques de la part des deux camps pour percer le front et reprendre la guerre de mouvement. Les offensives alliées, bien que coûteuses, s’avèrent plus efficaces que celles des Allemands ; ainsi, lors de la bataille de la Somme (1916), les troupes de l’Entente font une percée de 20 km qui demeurera toutefois inexploitée, tandis que l’imposante bataille de Verdun (1916) n’aboutit qu’à une avancée limitée de 5 km pour les troupes allemandes rapidement effacée par la contre-offensive adverse.

Au cours de ces affrontements, les Alliés – Français en tête – arrivent à la conclusion qu’un feu roulant d’artillerie coordonné avec les différentes armes (infanterie, cavalerie blindée, aviation) permet une offensive redoutable tandis que la motorisation des capacités logistiques (incarnée par la Voie Sacrée de Verdun) permet une défense flexible et adaptative. Ces deux versants seront en application au cours de l’année 1918 où la France parvient à contenir l’ultime offensive allemande du printemps avant d’asséner une contre-attaque brutale désorganisant totalement les troupes adverses au point d’être incapables de se défendre efficacement.

La supériorité stratégique de l’Entente

La doctrine tactique des Alliés est arrêtée en 1916 dans ses grandes lignes, pourtant il fallut attendre deux ans avant d’en voir les résultats concrets ; comment expliquer un tel délai ? Si la France découvre la « recette gagnante » avec ses offensives en Champagne, en Artois (1915) puis dans la Somme (1916), les percées sont limitées et demeurent inexploitées en partie à cause de la tactique défensive allemande – la défense en profondeur. Celle-ci repose sur un réseau défensif constitué de plusieurs lignes de tranchées dont la première est amenée à rapidement tomber aux mains de l’ennemi pour mieux défendre puis contre-attaquer. De plus, il manquait parfois aux Alliés une conscience situationnelle comme un recul opérationnel en témoigne « l’offensive Nivelle » dite du Chemin des Dames (1917) qui s’avéra être un échec malgré l’application rigoureuse de la même méthode ayant amené à la reconquête du champ de bataille environnant Verdun.

En 1918, c’est l’offensive allemande qui permet aux Alliés de vaincre. Ainsi, en quittant leurs positions défensives solides, les Allemands s’exposent au puissant contre-feu allié. Une fois la retraite sonnée, le feu roulant des canons de l’Entente interdit toute réorganisation défensive efficace. Même l’impressionnante ligne défensive dite Hindenburg, réputée (et effectivement) imprenable en 1917, tombe en septembre 1918 lors de la contre-attaque alliée. Finalement, c’est la manœuvre offensive allemande, pourtant pensée par ses instigateurs comme décisive, qui fut le tombeau de l’armée du Kaiser en permettant aux Alliés d’appliquer le plus efficacement possible leur tactique.

Enfin, un dernier aspect stratégique est à souligner dans la victoire de l’Entente en 1918 ; la volonté politique française. Fragilisée par les mutineries de l’année précédente, la France apparaît divisée et épuisée alors que le président de la République Raymond Poincaré nomme Georges Clemenceau comme chef du gouvernement. Ce vieux briscard de la vie parlementaire réaffirme sa volonté de clore la guerre par une victoire inconditionnelle. Déterminé à « faire la guerre », il parvient à imposer le général Ferdinand Foch à la tête des armées alliées pour son esprit d’offensive et alors que les Allemands ont percé le front britannique dans la Somme. Implacables avec leurs ennemis, Foch et Clemenceau ne poseront les armes que lorsque les Allemands accepteront une reddition inconditionnelle ce qui fut le cas au matin du 11 novembre 1918. Réaffirmé par l’empereur Guillaume II lui-même, le rôle décisif de Clemenceau dans l’issue de la guerre est ici à souligner car il permit aux Français de reprendre espoir – une qualité morale qui fit largement défaut côté allemand en la fin d’année 1918.

La naissance empirique de l’art opératif

En quatre mois de combats, entre août et novembre 1918, les armées alliées repoussent les Allemands aux frontières politiques de la France là où quatre années de guerre n’ont permis que des gains territoriaux de quelques kilomètres seulement. Cet inexorable reflux allemand s’explique bien sûr par les qualités tactiques et stratégiques de l’Entente mais surtout par un élément nouveau : l’art opératif.

L’échelon opérationnel est un niveau stratégique situé entre la tactique (échelle locale, celle de la bataille) et la grande stratégie (échelle nationale, celle de la guerre). L’art opératif consiste alors en une coordination et une intégration étroite des batailles dans un contexte global afin d’effectuer des percées tout le long de la ligne de front. Si le concept est théorisé par les Soviétiques au cours des années 1930 – le futur maréchal Joukov en est le principal théoricien et défenseur – ce sont les Français de la Grande Guerre qui l’expérimentent en premier sur le terrain. Dès la bataille de la Marne (1914), les troupes françaises font l’expérience d’une grande bataille où chaque élément joua un rôle essentiel sans jamais qu’un seul moment décisif ait eu véritablement lieu. Quatre ans plus tard, le maréchal Foch entend coordonner les troupes sous son commandement, afin d’avancer partout dans la même temporalité.

En quelques semaines seulement, la victoire est au rendez-vous. Partout les lignes allemandes cèdent sous la pression des attaques coordonnées par le Grand Quartier Général (GQG) du désormais maréchal Foch. Aucune bataille n’est décisive, aucun événement n’est clairement identifié comme majeur par rapport aux autres ; les troupes françaises, britanniques et américaines avancent sans relâche. Sans le savoir, les Français viennent d’inventer l’art opératif – si efficace contre les armées allemandes en Russie ou japonaises en Mandchourie lors du conflit mondial suivant. Contrairement à une idée reçue, les Alliés n’ont pas introduit la blitzkrieg qui leur sera si fatale vingt ans plus tard, les chars et avions ayant un rôle secondaire de support à l’infanterie ainsi qu’à l’artillerie. La paternité du « fer de lance blindé » étant finalement à rechercher auprès d’officiers comme le Français Charles de Gaulle, l’Américain George Patton ou encore l’Allemand Heinz Guderian.



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