L’Impératrice Eugénie, une vie dédiée à la France
Lorsque Napoléon Bonaparte fonde l’Empire, en 1804, il créé une dignité inédite ; celle d’impératrice des Français dont seulement trois femmes ont eu le privilège de le détenir – Joséphine de Beauharnais, Marie-Louise de Habsbourg-Lorraine et Eugénie de Montijo. Cette dernière, méconnue d’une grande majorité de Français encore aujourd’hui, a joué un rôle politique capital sous le Second Empire et la Troisième République. Ainsi, elle influa sur le destin du Mexique et de l’Italie, permit l’accession des femmes aux études universitaires ou encore la réintégration de l’Alsace-Moselle à l’issue de la Première Guerre mondiale. Dernière monarque et régente de France, elle souffre cependant d’une légende noire, tout autant que son mari l’empereur Napoléon III, pour avoir subit la défaite de 1870 contre les troupes allemandes et la perte de l’Alsace-Lorraine au profit de l’Empire germanique nouvellement formé. Revenons donc sur le destin et l’influence exceptionnels de la dernière souveraine que la France ait connue.
Une
impératrice politiquement active
L’impératrice
Eugénie se démarque des précédentes titulaires par son intelligence, sa beauté
et sa vivacité d’analyse ; des trois souveraines impériales de France,
elle sera celle ayant eu la plus grande influence publique sur la politique de
son mari. Pourtant, il est difficile d’affirmer que Napoléon III était soumis à
la seule volonté de sa femme tant les désaccords étaient nombreux.
Si, certes, sur le plan intérieur, elle était idéologiquement proche de
l’Empereur, Eugénie se confronte régulièrement avec ce dernier quant aux affaires
étrangères.
D’abord, sur la question de l’unité italienne, elle affiche
une opposition catégorique du fait de son catholicisme affirmé et de son
respect pour les États pontificaux ; elle fait montre d’une crainte
(fondée) quant à l’avenir politique et personnel du Pape si le Royaume de
Piémont-Sardaigne venait à réunir la péninsule sous son autorité. Comme de
nombreux Français catholiques, représentant la frange la plus conservatrice de
l’électorat napoléonien, elle s’indigne du soutien de Napoléon III envers l’unité
italienne qui sera effective dès 1860, conduisant à l’annexion finale des États
romains en 1870. Cette Question romaine agite le couple impérial ;
si Napoléon III se dresse en défenseur de la souveraineté papale, la conquête
de Rome par les Italiens en 1870 va profondément contribuer à la légende
noire qui entoure aujourd’hui encore l’empereur des Français et son épouse.
Les années 1860 sont également le siège d’événements diplomatiques fondamentaux comme la guerre de Sécession en Amérique. Dès 1861, la Confédération des États américains entame une guerre contre le reste de l’Union demeurée fidèle au gouvernement central d’Abraham Lincoln. Napoléon III, comme l’écrasante majorité des États-nations européens, affiche un soutien évident aux Confédérés qui bénéficient d’ailleurs de l’expertise militaire de la France dans le conflit. Cette sympathie n’a aucun rapport avec une quelconque proximité idéologique relative à la condition noire mais bien à l’importance stratégique des États confédérés dans les économies européennes dépendantes en coton, tabac, café ou sucre américains. De plus, si les États-Unis peuvent sortir diminués du conflit, voire divisés, cela serait une grande nouvelle économique et industrielle pour une Europe inquiète de l’essor américain.
C’est dans ce contexte troublé que l’impératrice Eugénie
plaide en faveur d’une intervention française au Mexique dans l’espoir d’établir
une grande monarchie catholique et favorable à l’Europe pour contrer l’hégémonie
protestante américaine sur le continent. Lancée en 1861, l’expédition du Mexique
sera un désastre discréditant pour Napoléon III et la France malgré les actes
de bravoure de son armée à l’image des légionnaires de Camerone.
Enfin, l’Impératrice
s’affiche bien plus inquiète de la Prusse que son mari qui croit encore en une
solution diplomatique contre ce royaume ambitieux. En 1866, alors que Berlin et
Vienne sont en guerre, elle interpelle en faveur d’un réarmement et de la
modernisation de l’armée impériale française pour prévenir toute menace
prussienne. Si le gouvernement suit son avertissement, conduisant à de nouveaux
fusils, canons et équipements de haute qualité, des éléments essentiels à un
conflit sont délaissés : la planification et le commandement qui feront cruellement
défaut lors de la guerre franco-prussienne de 1870. Malgré son inquiétude,
Eugénie s’inscrit dans le camp belliciste à la suite de la dépêche d’Ems,
incitant Napoléon III à une victoire pour sécuriser le trône de leur fils – l’Empereur
étant déjà impacté par la maladie.
La beauté
légendaire d’une progressiste sociale
Sur le plan
intérieur, Eugénie de Montijo est bien plus consensuelle et affiche une
proximité idéologique avec le bonapartisme de Napoléon III – sorte de socialisme
nationaliste. Dès son mariage en 1853, elle fait don de ses richesses aux
orphelins. Férue d’arts et de lettres, formée par Stendhal et Mérimée, elle
participe activement à la renaissance culturelle de la France en y fondant le Style
Second Empire dont les productions architecturales les plus connues
sont l’opéra Garnier, la bourse de Bruxelles ainsi que, bien évidemment, les logements
et boulevards haussmanniens. Sous le patronage d’Eugénie et Napoléon III, de
grands artistes vont s’illustrer comme Offenbach en musique, Charles Garnier en
architecture, Courbet en peinture, Sainte-Beuve en littérature, etc. Étant
elle-même réputé pour sa beauté légendaire, vantée par toutes les cours d’Europe,
Eugénie se prête aux portraits, qu’ils soient peints ou – époque oblige –
photographiés.
Sur le plan
social, Eugénie affiche un socialisme chrétien au travers d’œuvres caritatives
et institutionnelles d’aides aux plus démunis comme la Société du Prince
impérial fondée en 1862 dont l’objectif principal est l’octroi de crédits aux
plus pauvres et la multiplication des œuvres éducatives. En 1856, elle avait déjà
été à l’origine de la Fondation Eugène-Napoléon – une œuvre de
bienfaisance faisant également office d’orphelinat et d’école pour les jeunes
filles désœuvrées. Malgré ces efforts philanthropes et sincères (le
bonapartisme de Napoléon III établissant la fin de la pauvreté au travers de l’éducation
et de l’aide publique), le régime impérial ne parviendra jamais à convaincre
une classe ouvrière acquise à la propagande républicaine, socialiste ou
anarchiste.
Quoiqu’il en soit, Eugénie participe également à l’amélioration de la condition féminine en permettant par exemple à Julie-Victoire Daubié d’obtenir son baccalauréat en 1861, diplôme qui lui ouvrira d’ailleurs la licence ès lettre – une autre première nationale. Attachée au rayonnement et à la visibilité des femmes dans la société, Eugénie patronne l’artiste Rosa Bonheur qui recevra la légion d’Honneur des mains de l’Impératrice en 1865. De même, elle pèse de toute son influence pour que Madeleine Brès puisse s’inscrire en faculté de médecine malgré les réticences morales de l’époque.
Une
légende noire qui masque un événement politique fondamental
À l’été
1870, la France déclare la guerre au Royaume de Prusse après qu’une dépêche
diplomatique insultante et fabriquée de toute pièce ne soit diffusée dans
toutes les cours d’Europe par le chancelier prussien Bismarck. Cette manœuvre internationale
suit les tensions qui agitent Paris et Berlin depuis 1868 quant à la succession
du trône d’Espagne laissé vacant par une révolution. Pressenti pour succéder à
Isabelle II, le prince Léopold de Prusse voit se dresser l’opposition française
qui refuse catégoriquement un scénario d’encerclement géostratégique semblable
à l’empire de Charles Quint sous la Renaissance. Si l’empereur Napoléon III et le
roi Guillaume de Prusse entretiennent des relations cordiales et respectueuses,
il n’en est pas de même pour le chancelier prussien Otto von Bismarck qui
espère fédérer l’Allemagne sous autorité berlinoise, au détriment de la France si
nécessaire.
Transformant une
entrevue diplomatique habituelle en véritable camouflet, Bismarck compte bien faire
de la France un bouc-émissaire tout en manipulant une opinion publique francophobe
depuis les invasions de Napoléon Ier au début du siècle. Comme
précisé précédemment, Eugénie se range du côté de l’opinion française qui
réclame la guerre ; son objectif est de sécuriser le trône pour son fils
au travers d’une victoire de l’Empereur. Ce conflit franco-allemand, le premier
d’une longue et meurtrière série, sera responsable de la chute du Second Empire
et de l’exil de l’Impératrice alors régente. Menacée de mort par l’insurrection
des républicains et ouvriers parisiens qui viennent d’apprendre l’emprisonnement
de Napoléon III par les Prussiens à Sedan, Eugénie et son fils Louis-Napoléon
fuient vers le Royaume-Uni. La Troisième République est proclamée par Léon
Gambetta alors que l’Empire meurt, faute de soutien.
L’exil de la
famille impériale est un véritable déchirement pour cette Espagnole devenue si française.
Napoléon III – déchu, détesté et malade – meurt dans l’indifférence générale le
9 janvier 1873. Pourtant, il n’est pas question pour son entourage de renoncer
au combat ; son fils s’engage dans l’armée britannique afin d’y obtenir une
légitimité militaire comme de coutume dans les familles princières d’Europe, il
mourra au combat en Afrique du Sud en 1879. Endeuillée par la mort de son mari
et de son fils unique, Eugénie ne portera plus que l’habit noir jusqu’à son
propre trépas. Cependant, sa vie publique ne s’arrête pas là.
En 1914, l’ancienne impératrice des Français assiste au début de la Première Guerre mondiale depuis l’Angleterre. Âgée de 88 ans au début des hostilités, elle fait régulièrement don de ses biens aux hôpitaux britanniques et français durant toute la durée du conflit. Son action caritative est remerciée en 1919 par l’Ordre de l’Empire britannique qu’elle intègre alors. Mais son dernier geste politique intervient alors que la guerre touche à sa fin.
Elle apprend que les États-Unis refusent à la France le
droit d’annexer les provinces d’Alsace-Moselle car considérées par l’administration
Wilson comme allemandes. Incapable de démontrer la légitimité écrite de ces anciens
départements français, pourtant intégrés au pays depuis le règne de Louis XIV, Georges
Clemenceau alors président du Conseil est contacté par l’ancienne impératrice
qui détient la preuve indiscutable que l’annexion de l’Alsace-Moselle fut un
acte de punition et d’agression allemand : une correspondance du roi de
Prusse datant d’octobre 1870 où Eugénie tentait de dissuader les Allemands d’annexer
ces terres françaises. Son action fut salutaire dans la reconquête des provinces
perdues par la France lors de la conférence de Versailles. Finalement, elle mourra
de vieillesse en 1920, le devoir accompli.
Conclusion
Dernière
souveraine et régente de France, Eugénie de Montijo eut un rôle politique-clé au
sein du Second Empire et bien après d’ailleurs. Sous son règne, sa parole influençait
jusqu’aux décisions internationales tandis qu’elle luttait activement contre la
pauvreté et l’amélioration des conditions féminines dans des sphères élitaires majoritairement
misogynes. Même en exil et endeuillée, elle continua de lutter pour son pays d’adoption
jusqu’à garantir le bon retour des provinces perdues d’Alsace-Moselle au sein de
la République qui voulait pourtant sa chute. Méconnue et dépréciée à cause d’une
légende noire républicaine, ses actions font partie de la petite histoire qui
fît la grande histoire.







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