L’Impératrice Eugénie, une vie dédiée à la France

    Lorsque Napoléon Bonaparte fonde l’Empire, en 1804, il créé une dignité inédite ; celle d’impératrice des Français dont seulement trois femmes ont eu le privilège de le détenir – Joséphine de Beauharnais, Marie-Louise de Habsbourg-Lorraine et Eugénie de Montijo. Cette dernière, méconnue d’une grande majorité de Français encore aujourd’hui, a joué un rôle politique capital sous le Second Empire et la Troisième République. Ainsi, elle influa sur le destin du Mexique et de l’Italie, permit l’accession des femmes aux études universitaires ou encore la réintégration de l’Alsace-Moselle à l’issue de la Première Guerre mondiale. Dernière monarque et régente de France, elle souffre cependant d’une légende noire, tout autant que son mari l’empereur Napoléon III, pour avoir subit la défaite de 1870 contre les troupes allemandes et la perte de l’Alsace-Lorraine au profit de l’Empire germanique nouvellement formé. Revenons donc sur le destin et l’influence exceptionnels de la dernière souveraine que la France ait connue.

Portrait de l'impératrice Eugénie par Franz Xaver Winterhalter (1855-1870).

Une impératrice politiquement active

    L’impératrice Eugénie se démarque des précédentes titulaires par son intelligence, sa beauté et sa vivacité d’analyse ; des trois souveraines impériales de France, elle sera celle ayant eu la plus grande influence publique sur la politique de son mari. Pourtant, il est difficile d’affirmer que Napoléon III était soumis à la seule volonté de sa femme tant les désaccords étaient nombreux.

    Si, certes, sur le plan intérieur, elle était idéologiquement proche de l’Empereur, Eugénie se confronte régulièrement avec ce dernier quant aux affaires étrangères.

D’abord, sur la question de l’unité italienne, elle affiche une opposition catégorique du fait de son catholicisme affirmé et de son respect pour les États pontificaux ; elle fait montre d’une crainte (fondée) quant à l’avenir politique et personnel du Pape si le Royaume de Piémont-Sardaigne venait à réunir la péninsule sous son autorité. Comme de nombreux Français catholiques, représentant la frange la plus conservatrice de l’électorat napoléonien, elle s’indigne du soutien de Napoléon III envers l’unité italienne qui sera effective dès 1860, conduisant à l’annexion finale des États romains en 1870. Cette Question romaine agite le couple impérial ; si Napoléon III se dresse en défenseur de la souveraineté papale, la conquête de Rome par les Italiens en 1870 va profondément contribuer à la légende noire qui entoure aujourd’hui encore l’empereur des Français et son épouse.

    Les années 1860 sont également le siège d’événements diplomatiques fondamentaux comme la guerre de Sécession en Amérique. Dès 1861, la Confédération des États américains entame une guerre contre le reste de l’Union demeurée fidèle au gouvernement central d’Abraham Lincoln. Napoléon III, comme l’écrasante majorité des États-nations européens, affiche un soutien évident aux Confédérés qui bénéficient d’ailleurs de l’expertise militaire de la France dans le conflit. Cette sympathie n’a aucun rapport avec une quelconque proximité idéologique relative à la condition noire mais bien à l’importance stratégique des États confédérés dans les économies européennes dépendantes en coton, tabac, café ou sucre américains. De plus, si les États-Unis peuvent sortir diminués du conflit, voire divisés, cela serait une grande nouvelle économique et industrielle pour une Europe inquiète de l’essor américain.

C’est dans ce contexte troublé que l’impératrice Eugénie plaide en faveur d’une intervention française au Mexique dans l’espoir d’établir une grande monarchie catholique et favorable à l’Europe pour contrer l’hégémonie protestante américaine sur le continent. Lancée en 1861, l’expédition du Mexique sera un désastre discréditant pour Napoléon III et la France malgré les actes de bravoure de son armée à l’image des légionnaires de Camerone.

A Camerone (30 avril 1862), 62 légionnaires français tinrent tête à 2 000 Mexicains. Malgré cet acte de bravoure, le Second Empire sort fragilisé de l'échec expéditionnaire. 

    Enfin, l’Impératrice s’affiche bien plus inquiète de la Prusse que son mari qui croit encore en une solution diplomatique contre ce royaume ambitieux. En 1866, alors que Berlin et Vienne sont en guerre, elle interpelle en faveur d’un réarmement et de la modernisation de l’armée impériale française pour prévenir toute menace prussienne. Si le gouvernement suit son avertissement, conduisant à de nouveaux fusils, canons et équipements de haute qualité, des éléments essentiels à un conflit sont délaissés : la planification et le commandement qui feront cruellement défaut lors de la guerre franco-prussienne de 1870. Malgré son inquiétude, Eugénie s’inscrit dans le camp belliciste à la suite de la dépêche d’Ems, incitant Napoléon III à une victoire pour sécuriser le trône de leur fils – l’Empereur étant déjà impacté par la maladie.

La beauté légendaire d’une progressiste sociale

    Sur le plan intérieur, Eugénie de Montijo est bien plus consensuelle et affiche une proximité idéologique avec le bonapartisme de Napoléon III – sorte de socialisme nationaliste. Dès son mariage en 1853, elle fait don de ses richesses aux orphelins. Férue d’arts et de lettres, formée par Stendhal et Mérimée, elle participe activement à la renaissance culturelle de la France en y fondant le Style Second Empire dont les productions architecturales les plus connues sont l’opéra Garnier, la bourse de Bruxelles ainsi que, bien évidemment, les logements et boulevards haussmanniens. Sous le patronage d’Eugénie et Napoléon III, de grands artistes vont s’illustrer comme Offenbach en musique, Charles Garnier en architecture, Courbet en peinture, Sainte-Beuve en littérature, etc. Étant elle-même réputé pour sa beauté légendaire, vantée par toutes les cours d’Europe, Eugénie se prête aux portraits, qu’ils soient peints ou – époque oblige – photographiés.

D'une beauté envoûtante, Eugénie fit beaucoup d'émules auprès des cours européennes. 

    Sur le plan social, Eugénie affiche un socialisme chrétien au travers d’œuvres caritatives et institutionnelles d’aides aux plus démunis comme la Société du Prince impérial fondée en 1862 dont l’objectif principal est l’octroi de crédits aux plus pauvres et la multiplication des œuvres éducatives. En 1856, elle avait déjà été à l’origine de la Fondation Eugène-Napoléon – une œuvre de bienfaisance faisant également office d’orphelinat et d’école pour les jeunes filles désœuvrées. Malgré ces efforts philanthropes et sincères (le bonapartisme de Napoléon III établissant la fin de la pauvreté au travers de l’éducation et de l’aide publique), le régime impérial ne parviendra jamais à convaincre une classe ouvrière acquise à la propagande républicaine, socialiste ou anarchiste.

Fondation Eugène-Napoléon (Paris, XIIème)

    Quoiqu’il en soit, Eugénie participe également à l’amélioration de la condition féminine en permettant par exemple à Julie-Victoire Daubié d’obtenir son baccalauréat en 1861, diplôme qui lui ouvrira d’ailleurs la licence ès lettre – une autre première nationale. Attachée au rayonnement et à la visibilité des femmes dans la société, Eugénie patronne l’artiste Rosa Bonheur qui recevra la légion d’Honneur des mains de l’Impératrice en 1865. De même, elle pèse de toute son influence pour que Madeleine Brès puisse s’inscrire en faculté de médecine malgré les réticences morales de l’époque.

Une légende noire qui masque un événement politique fondamental

    À l’été 1870, la France déclare la guerre au Royaume de Prusse après qu’une dépêche diplomatique insultante et fabriquée de toute pièce ne soit diffusée dans toutes les cours d’Europe par le chancelier prussien Bismarck. Cette manœuvre internationale suit les tensions qui agitent Paris et Berlin depuis 1868 quant à la succession du trône d’Espagne laissé vacant par une révolution. Pressenti pour succéder à Isabelle II, le prince Léopold de Prusse voit se dresser l’opposition française qui refuse catégoriquement un scénario d’encerclement géostratégique semblable à l’empire de Charles Quint sous la Renaissance. Si l’empereur Napoléon III et le roi Guillaume de Prusse entretiennent des relations cordiales et respectueuses, il n’en est pas de même pour le chancelier prussien Otto von Bismarck qui espère fédérer l’Allemagne sous autorité berlinoise, au détriment de la France si nécessaire.

    Transformant une entrevue diplomatique habituelle en véritable camouflet, Bismarck compte bien faire de la France un bouc-émissaire tout en manipulant une opinion publique francophobe depuis les invasions de Napoléon Ier au début du siècle. Comme précisé précédemment, Eugénie se range du côté de l’opinion française qui réclame la guerre ; son objectif est de sécuriser le trône pour son fils au travers d’une victoire de l’Empereur. Ce conflit franco-allemand, le premier d’une longue et meurtrière série, sera responsable de la chute du Second Empire et de l’exil de l’Impératrice alors régente. Menacée de mort par l’insurrection des républicains et ouvriers parisiens qui viennent d’apprendre l’emprisonnement de Napoléon III par les Prussiens à Sedan, Eugénie et son fils Louis-Napoléon fuient vers le Royaume-Uni. La Troisième République est proclamée par Léon Gambetta alors que l’Empire meurt, faute de soutien.

    L’exil de la famille impériale est un véritable déchirement pour cette Espagnole devenue si française. Napoléon III – déchu, détesté et malade – meurt dans l’indifférence générale le 9 janvier 1873. Pourtant, il n’est pas question pour son entourage de renoncer au combat ; son fils s’engage dans l’armée britannique afin d’y obtenir une légitimité militaire comme de coutume dans les familles princières d’Europe, il mourra au combat en Afrique du Sud en 1879. Endeuillée par la mort de son mari et de son fils unique, Eugénie ne portera plus que l’habit noir jusqu’à son propre trépas. Cependant, sa vie publique ne s’arrête pas là.

    En 1914, l’ancienne impératrice des Français assiste au début de la Première Guerre mondiale depuis l’Angleterre. Âgée de 88 ans au début des hostilités, elle fait régulièrement don de ses biens aux hôpitaux britanniques et français durant toute la durée du conflit. Son action caritative est remerciée en 1919 par l’Ordre de l’Empire britannique qu’elle intègre alors. Mais son dernier geste politique intervient alors que la guerre touche à sa fin.


Eugénie de Montijo visitant les blessés de guerre britanniques (1914)

Elle apprend que les États-Unis refusent à la France le droit d’annexer les provinces d’Alsace-Moselle car considérées par l’administration Wilson comme allemandes. Incapable de démontrer la légitimité écrite de ces anciens départements français, pourtant intégrés au pays depuis le règne de Louis XIV, Georges Clemenceau alors président du Conseil est contacté par l’ancienne impératrice qui détient la preuve indiscutable que l’annexion de l’Alsace-Moselle fut un acte de punition et d’agression allemand : une correspondance du roi de Prusse datant d’octobre 1870 où Eugénie tentait de dissuader les Allemands d’annexer ces terres françaises. Son action fut salutaire dans la reconquête des provinces perdues par la France lors de la conférence de Versailles. Finalement, elle mourra de vieillesse en 1920, le devoir accompli.

Mort du Prince impérial, Paul Jamin (1882)

Conclusion

    Dernière souveraine et régente de France, Eugénie de Montijo eut un rôle politique-clé au sein du Second Empire et bien après d’ailleurs. Sous son règne, sa parole influençait jusqu’aux décisions internationales tandis qu’elle luttait activement contre la pauvreté et l’amélioration des conditions féminines dans des sphères élitaires majoritairement misogynes. Même en exil et endeuillée, elle continua de lutter pour son pays d’adoption jusqu’à garantir le bon retour des provinces perdues d’Alsace-Moselle au sein de la République qui voulait pourtant sa chute. Méconnue et dépréciée à cause d’une légende noire républicaine, ses actions font partie de la petite histoire qui fît la grande histoire.

Eugénie de Montijo, Franz Xaver Winterhalter (1861)

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