L’Histoire, discipline en voie d’extinction ?

Le Premier ministre britannique Winston Churchill affirmait qu’un peuple qui venait à oublier son passé était condamné à le revivre. L’Histoire, dont nous devons la création aux Grecs de l’époque classique (Hérodote), est – au même titre que la philosophie – une discipline universitaire controversée et polémique. Parce qu’elle s’oppose, via son approche rationnelle des événements, aux mémoires des Hommes ainsi qu’aux discours plus ou moins officiels de récit national, la pratique de l’Histoire a longtemps été censurée voire interdite à travers les époques et régimes politiques. De nos jours en Occident, la discipline historique fait l’objet d’un assaut universitaire, médiatique et politique inédit qui consiste à imposer une version révisée, simplifiée et idéologiquement orientée des faits passés. Toute étude rationnelle ou objective est vivement combattue – que ce soit par des lois mémorielles (Gayssot, Taubira…), une autocensure des spécialistes quant à certains sujets (conflits religieux, Seconde Guerre mondiale…) ou des associations idéologiques (féministes, antiracistes, écologistes, identitaires…).

En Occident, ces mesures sont-elles synonymes d’un inexorable déclin de l’Histoire en tant que discipline universitaire et scientifique ?

Des millénaires de conflits entre Histoire et Propagande

Avant « l’invention de l’Histoire » conformément à la pensée grecque classique (Vème siècle préchrétien), les événements du passé étaient consignés par l’administration à des fins gestionnaires (impôts, gestion budgétaire) ou propagandistes (ex : louanges d’un règne). Ainsi pouvons-nous admirer les bas-reliefs de Ramsès II au cœur du grand temple d’Abou Simbel qui relatent l’éclatante victoire du pharaon sur ses ennemis hittites à la bataille de Qadesh (vers 1274 av. EC). Or, une simple recherche des sources couplée à une mise en perspective de celles-ci suffit à démontrer que ce triomphe n’en était pas un.

La propagande, si elle renseigne sur les événements passés, demeure subjective ou motivée par des intérêts politiques incompatibles avec l’étude historique. Certes, les Histoires d’Hérodote ne sont pas objectives, mais elles témoignent d’une tentative d’enquête destinée à comprendre en quoi les événements passés peuvent expliquer le monde présent – en l’occurrence, les origines de la guerre du Péloponnèse entre Sparte et Athènes à l’époque du père des historiens.

Dès lors, une tension constante anime la relation entre Histoire et propagande, la seconde essayant constamment de tordre la première à des fins politiques. Certains comme Jules César n’hésitent pas à monopoliser les sources comme ce fut le cas avec la Guerre des Gaules, destinée à vanter son triomphe et légitimer ses ambitions concernant le destin de Rome. Il est vrai que l’Histoire, parce qu’elle est dépendante des sources pour son expression, va longtemps subir l’édification de légendes dorées (César, Auguste) comme de légendes noires (Néron, Commode) – encore vivaces de nos jours.

La censure de l’Histoire, un phénomène inédit ?

En Occident, au XXIème siècle, certains sujets ou événements sont éminemment frappés du sceau de l’inviolable – tout particulièrement ceux ayant eu lieu entre 1942 et 1945. Il est devenu courant de condamner le révisionnisme au nom de la morale ; or, ce dernier est nécessaire à la réflexion historique sans quoi cette discipline ne peut continuer d’exister. Sans la révision historique, nous dirions encore que les Gaulois étaient les ancêtres des Français, que les croisades furent une agression chrétienne contre le monde musulman, ou encore que la Révolution française émanât du peuple et non d’une bourgeoisie montante. Bien sûr, il convient de distinguer le révisionnisme du négationnisme – le premier affichant un doute sceptique tout scientifique tandis que l’autre nie la réalité des événements à dessein, par ignorance ou négligence.

Malgré cela, les phénomènes de censure qui frappent l’Histoire au XXIème siècle, incarnés par la Cancel Culture ne sont pas inédits. Comme la philosophie ou l’art, la discipline historique a régulièrement été frappée d’interdit au cours du temps ; l’exemple le plus frappant demeurant les totalitarismes du XXème siècle (nazisme, fascisme, communisme) mais il ne faut pas oublier l’influence de l’historiographie qui censure par omission et conviction. Ainsi, l’École républicaine qui s’installe sous la Troisième République française tend à gommer ou relativiser l’importance du régime monarchique avant la Révolution notamment quant à la constitution de la Nation ou de l’État.

Les historiographies, largement influencées par les mémoires ainsi que les idées politiques, voient leur influence croître à partir du bouillonnement intellectuel que connaît l’Occident à l’époque moderne – au détriment de la discipline scientifique historique.

Vers une propagande des mémoires ?

À partir de la seconde moitié du XXème siècle, le terme de mémoires tend à s’imposer au sein du domaine d’étude historique en Occident. Définies par les individus qui subissent ou font les événements, ces vues subjectives du passé tendent à trouver un écho particulier au sein d’une société de plus en plus individualiste, égocentrée et pathétique (relatif au pathos – l’affect émotionnel). Ainsi, pour la seule Première Guerre mondiale, avons-nous la mémoire des Poilus (correspondance manuscrite), de l’arrière (affiches de propagande, journaux, débats parlementaires) et même de certains groupes sociaux distincts (femmes, indigènes, etc.). Cette parcellisation individualiste de l’étude historique nuit à la compréhension globale des faits ; comment comprendre la victoire française de 1918 alors que les études sur le sujet se concentrent sur les souffrances de tel ou tel groupe social – allant ainsi jusqu’à nier toute idée de victoire militaire pourtant réelle ?

Les mémoires s’affrontent et déchirent l’Histoire qui, par le principe de rigueur scientifique, ne devrait pas prendre en compte l’affect et les sentiments des hommes du passé qui déforment la réalité des événements. Ainsi, la prise en compte du « discours pied-noir » sur la question algérienne au cours des années 1960 brouille la compréhension de la stratégie gaullienne de l’époque. Inversement, le « discours résistant » des combattants gaullistes de la Seconde Guerre mondiale invisibilise l’écrasante majorité de Français qui fut dans l’attente d’une résolution au conflit.

Désormais, les mémoires, contenues jusqu’aux années 2010 aux seuls survivants de l’Histoire, tend à se fondre dans un creuset idéologique que le féminisme, l’antiracisme ou encore l’homophilie alimentent jusqu’à la censure voire la destruction des sources historiques (autodafé d’Ontario, 2021)…



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