En finir avec le mythe de la démocratie

Selon la célèbre formule d’Abraham Lincoln, la démocratie serait « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». Étymologiquement, c’est un héritage du grec ancien demokratia – combinaison de demos (le partage, le peuple) et kratein (le commandement, le pouvoir). Pour les Grecs de l’Antiquité, la démocratie aurait donc été un partage du pouvoir politique en même temps qu’un gouvernement du peuple. Aujourd’hui, l’Occident héritier des traditions politiques gréco-romaines affiche un attachement presque sacré à la notion de démocratie dont il se targue d’être le foyer comme le défenseur. Qu’en est-il réellement ? Le pouvoir politique a-t-il toujours été réellement partagé ? Le peuple a-t-il jamais gouverné à travers les âges, de l’Antiquité à nos jours ?

La démocratie antique, une oligarchie déguisée

La démocratie semble être apparue en Grèce lors de l’époque classique soit six siècles avant l’ère chrétienne. La cité-État d’Athènes est mondialement connue pour en avoir été le berceau. Au travers d’institutions originales dans un monde grec dominé par la royauté, les Athéniens fondèrent par là-même le principe de république sans toutefois le formaliser. Pour autant, si le pouvoir est partagé entre les citoyens qui – par le vote – ont un réel poids politique, le peuple tout entier est largement exclu des décisions. Les femmes, enfants, esclaves et hommes libres non-citoyens n’ont ainsi aucun pouvoir politique institutionnalisé et direct. Seuls les citoyens sont dépositaires du pouvoir qu’ils se partagent via le vote ou la représentation. Finalement, seules les grandes familles dont l’influence est fondée sur la richesse ou la gloire militaire finiront par s’imposer – donnant naissance à une oligarchie cautionnée par le vote.

Le même phénomène est d’autant plus notable à Rome où la jeune république est immédiatement contrôlée par un Sénat composé des plus anciennes et nobles familles de la cité. Là aussi, seuls les citoyens bénéficient d’un droit de regard et de décision quant aux affaires publiques mais dans les faits, le pouvoir est confisqué par les plus riches et notables. Contrairement au système athénien, les institutions romaines privilégient davantage la représentation et l’élection – dépossédant un peu plus les simples citoyens du pouvoir politique direct. Ainsi, lors des dernières années de la République romaine, on ne compte plus le nombre de tribuns, questeurs, consuls, sénateurs, édiles, prêteurs, censeurs, etc. Déjà, la démocratie s’hiérarchise et s’éloigne du peuple.

Traditionnellement, l’historiographie contemporaine considère la chute de l’Empire romain d’Occident (476 EC) comme la fin des institutions démocratiques en Europe. Toutefois, il est possible de constater des fonctionnements démocratiques au sein des nouvelles sociétés émergeant des cendres impériales. Ainsi, chez les Francs de Clovis à Philippe Auguste, le roi est élu par une assemblée des plus grands seigneurs du royaume – les pairs. Au sein des villages ou cités commerciales de ce nouveau monde médiéval, des élections et assemblées se tiennent régulièrement où même les femmes y jouissent de droits politiques.

Démocratie et représentation au temps des Lumières

À partir de la Renaissance et la redécouverte du monde gréco-romain par l’Occident, l’idée de démocratie redevient populaire. En Italie, les nombreuses cités de la péninsule ont déjà adopté un gouvernement républicain comme à Venise ou Florence depuis des siècles. Après la guerre de Cent-Ans et la fin des prétentions dynastiques des rois anglais sur la France, la démocratie s’impose naturellement au sein du Parlement d’Angleterre avec l’élection de bourgeois élus à la Chambre des Communes dès le XIVème siècle. Alors que l’Europe continentale tend au triomphe du modèle « absolutiste » et centralisateur mis en avant par la France capétienne, l’Angleterre apparaît comme le berceau de la démocratie moderne.

La démocratie anglaise puis britannique se fonde sur la représentation et la séparation des pouvoirs. Elle rejette l’idéal démocratique d’Athènes en partie à cause de son origine aristocratique et féodale. En Europe, les Lumières françaises vont largement s’inspirer de ce modèle britannique pour combattre l’hégémonie royale sur les affaires publiques. Des auteurs et philosophes comme Montesquieu, Condorcet ou Voltaire vont ainsi promouvoir ce type de gouvernement sans toutefois aspirer à une abolition de la royauté qu’ils jugent unanimement préférables à la république.

La Révolution française, d’abord dominée par les héritiers des Lumières, va bouleverser la conception moderne de démocratie. Sous l’impulsion des Jacobins, élèves politiques de Rousseau, la France abolit la royauté et pense une démocratie directe inspirée de l’exemple suisse que la Terreur et la contingence révolutionnaire ne permettront jamais de mettre en œuvre. Deux conceptions démocratiques s’opposent alors dans le pays ; les démocrates qui aspirent à un gouvernement des masses par le suffrage universel et le mandat impératif, et les libéraux qui combattent la démagogie et promeuvent le mandat représentatif. Les XIXème et le XXème siècles français seront animés de cette tension qui semble avoir trouvé une issue dans la Cinquième République instaurée en 1959.  

Quelle démocratie au XXIème siècle ?

En France, la Cinquième République se veut une synthèse historique destinée à régler les tensions politiques et institutionnelles séculaires ; le peuple élit des représentants (démocratie représentative) tout en conservant un pouvoir direct sur les affaires publiques via le référendum ou l’élection du chef de l’État au suffrage universel. Cependant, des limites émergent avec la pratique du pouvoir qui tend à confisquer le vote (synchronisation des calendriers électoraux entre présidentielles et législatives via le quinquennat) voire le faire taire (absence prolongée de référendums). En 2005, le refus des Français d’une constitution européenne au référendum est finalement contourné par le traité de Lisbonne entre 2007 et 2009. L’élection d’Emmanuel Macron en 2017, démontre la puissance propagandiste des médias de masse qui n’hésitent plus à soutenir ouvertement un candidat plutôt qu’un autre. Enfin, l’idée de front républicain instauré en 2002 contre le Front national de Jean-Marie Le Pen et destiné à empêcher un candidat populiste d’être élu tend à discréditer le principe même de démocratie par le biais d’artifices électoraux et médiatiques.

Les mêmes phénomènes sont observés ailleurs dans le monde comme aux États-Unis d’Amérique où médias, entreprises et politiques n’hésitent pas à s’associer contre un candidat à une élection présidentielle quitte à insulter ou mépriser ouvertement les électeurs associés – ici, l’exemple de Donald Trump en 2016 mais aussi en 2020 est particulièrement pertinent. Au Royaume-Uni et en Europe, un mécanisme similaire a également été constaté lors du débat et du vote sur le Brexit soit la sortie de Londres de l’Union européenne entre 2016 et 2020.

Finalement, les démocraties occidentales semblent loin de mériter leur nom. Si les exemples antiques sont également bien différents de leur idéalisation contemporaine, des pays comme la France, le Royaume-Uni ou les États-Unis affichent de véritables blocages démocratiques animés par un refus des élites politiques, médiatiques ou économiques d’accepter le choix des citoyens en particulier lorsqu’il est jugé mauvais par ces dernières. Si les traumatismes du passé, notamment le basculement des régimes démocratiques vers des régimes totalitaires au XXème siècle, expliquent ces phénomènes, il est possible de constater un résultat semblable à savoir un basculement des démocraties vers un refus totalitaire de l’expression démocratique paradoxalement justifié par la défense de celle-ci.

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