Les jeunes années de la Troisième République
En France, le régime républicain a connu de nombreuses difficultés pour s’imposer comme « naturel » auprès des citoyens. Habitués à la monarchie, par confort, par conviction ou par résignation, ces derniers ont longtemps déconsidéré un mode de gouvernement jugé trop violent, révolutionnaire et anarchique. Si auparavant les différentes républiques n’ont eu qu’une longévité n’excédant pas la décennie, il en fut une qui dura soixante-dix ans et fit entrer le pays dans modernité du XXème siècle : la Troisième République. Proclamée le 4 septembre 1870 en pleine guerre franco-prussienne, elle est d’abord contrôlée par les Monarchistes qui bénéficient du soutien massif des campagnes paysannes. Alors que les Royalistes la cantonnaient à un régime de transition en attendant une troisième restauration, la victoire électorale des Républicains et les querelles dynastiques lui permirent de durer presque un siècle. Née dans les tourments de la guerre, la Troisième République meurt dans une nouvelle confrontation franco-allemande, le 10 juillet 1940 alors que les députés du Front Populaire votaient les pleins pouvoirs constitutionnels au maréchal de France Philippe Pétain. Alors qu’à sa naissance, le républicanisme n’était qu’une idée minoritaire, la Troisième République prend fin avec un peuple français entièrement conquis à son principe – preuve en est, le régime de Vichy possède une forme républicaine. Comment cette jeune république a-t-elle réussi, en moins d’un siècle, à s’imposer en France ?
Une naissance
difficile et sanguinaire
Depuis le 19
juillet 1870, la France impériale de Napoléon III est en guerre contre la
Prusse et ses alliés allemands. Le sort du Second Empire est scellé à Sedan où 100 000
Français sont fait prisonniers avec leur chef. Le 4 septembre 1870, soit deux
jours après la reddition de l’Empereur, la nouvelle arrive enfin à Paris ;
la ville se soulève à l’initiative de l’opposition républicaine parlementaire. Ce
jour-là, les réformes libérales de Napoléon III se retournent contre son régime ;
le Corps législatif pourtant à majorité bonapartiste est débordé par sa gauche
tandis que les journaux d’opposition se liguent contre la dynastie impériale. Les
Parisiens envahissent le palais Bourbon et demandent de proclamer la République
tout en déchéant la famille impériale. Ces revendications sont précurseurs des
changements politiques qui agiteront la capitale quelques mois plus tard avec
la Commune. Cette fois-ci débordés par un public survolté, les députés se
rendent à l’hôtel de Ville et mandatent Léon Gambetta pour proclamer la Troisième
République française devant une foule enthousiaste. Les institutions légales
sont prises de vitesse et la famille impériale – la régente Eugénie et son fils
Louis-Napoléon – n’ont d’autre choix que de fuir vers le Royaume-Uni au risque
d’être jetée à la vindicte populaire.
Comment expliquer
cette ferveur populaire et parisienne envers la République alors que le Second
Empire fut une période de réformes sociales ? D’abord, Napoléon III paie la
libéralisation de son régime qu’il initie à partir de 1863, d’une dictature
personnelle à une monarchie parlementaire, qui permît aux Républicains d’investir
les milieux ouvriers de France. Ainsi, en 1869 lors des élections législatives,
toutes les grandes villes du pays affichent une majorité républicaine. Ensuite,
Paris s’est transformé depuis vingt ans, passant d’un petit peuple artisan travaillant
dans des manufactures nationales à une masse ouvrière sensible aux nouvelles
idées socialistes et révolutionnaires. Finalement, l’Empire – qui n’avait
jamais eu le soutien des notables – perdit son assise populaire au profit des républicains
les plus radicaux.
Quoiqu’il en soit,
la Troisième République prend la succession du Second Empire que les députés
républicains considèrent déjà comme une parenthèse despotique. Malgré les
références à la mobilisation patriotique de la Révolution (1792), la France ne
parvient pas à repousser l’invasion germano-prussienne ; l’armée
professionnelle demeurée fidèle à l’Empire refuse l’assistance des masses conscrites
qui n’ont d’ailleurs qu’une faible valeur militaire. De plus, au sein même du
camp français, les divisions font rage entre Républicains partisans de la défense
nationale et Royalistes réclamant la paix. Bientôt, et au plus grand désarroi
de Léon Gambetta, les capitulards sont majoritaires et entament des pourparlers
avec le nouvel Empire allemand.
L’Empire allemand est favorable à l’établissement d’une paix à condition
que des élections soient menées en France pour constituer un gouvernement légal.
Alors que le pays est occupé, les élections de février 1871 portent les royalistes
au pouvoir (62% des sièges à l’Assemblée nationale). Face à une paix jugée
déshonorante, les Parisiens se soulèvent à nouveau ; après avoir subi un
siège allemand meurtrier sans jamais capituler, ils refusent la défaite et
proclament la Commune.
La Commune est un gouvernement municipal d’inspiration socialiste. D’abord issue d’une réaction patriotique, elle est vite débordée par les Socialistes révolutionnaires adhérant aux idées nouvelles des philosophes Karl Marx et Friedrich Engels. Le mouvement insurrectionnel sera sévèrement réprimé par la Troisième République, réfugiée à Versailles, au cours de la Semaine Sanglante (21-28 mai 1871). Parallèlement, le traité de paix de Francfort est signé et condamne la France à une lourde peine ; annexion de l’Alsace-Moselle en représailles de la résistance républicaine après la reddition de Napoléon III, réparations de guerre exorbitantes à hauteur de cinq milliards de franc-or (20 milliards d’euros équivalent 2020), occupation du territoire jusqu’à paiement des indemnités, etc. L’humiliation est totale pour la France.
Le
compromis républicain (1871-1879)
Après la guerre et
la Commune, la France est exsangue. Avec une majorité parlementaire royaliste,
les heures de la Troisième République sont comptées. Toutefois, les principales
préoccupations politiques du nouveau Gouvernement Thiers sont le remboursement de
la dette de guerre envers l’Allemagne afin de libérer les territoires occupés
du Nord-Est. Cette tâche sera accomplie avec une rigueur notable puisque l’intégralité
de la somme est versée en 1873 grâce à un emprunt national d’une efficacité
exceptionnelle. Désormais, la France peut se tourner vers l’avenir.
Cet avenir, les
députés le veulent royal ; en 1873, un accord entre Légitimistes et
Orléanistes est conclu quant à une Troisième Restauration monarchique en France.
Cette année est particulièrement propice au retour de la royauté puisqu’Adolphe
Thiers démissionne de ses fonctions présidentielles, les Allemands viennent de
quitter le territoire national et l’ancien empereur Napoléon III vient de
mourir en exil au Royaume-Uni. Toutefois, il convient d’obtenir l’assentiment
du comte de Chambord, prétendant légitimiste au trône de France. Or, celui-ci
refuse catégoriquement le compromis proposé par les parlementaires ; il
écarte le drapeau tricolore pour le drapeau blanc traditionnel. Cette crise
fondée sur l’honneur des dynasties royales conduit à l’évincement du dernier
des Bourbons. Le Gouvernement Mac Mahon décide alors le vote du septennat –
fondé sur l’espérance de vie estimée du prétendant légitimiste – en attendant pragmatiquement
la mort du capétien.
Dès 1873 et l’élection
du maréchal Patrice de Mac Mahon à la présidence de la République par les parlementaires,
la France connaît un Ordre moral qui peut se traduire par un retour aux
valeurs traditionnelles et chrétiennes. Or, cet « ordre » ne peut
cacher suffisamment les divisions qui secouent les rangs royalistes incapables
de s’entendre sur la restauration. En attendant le retour de la monarchie, les
députés votent un ensemble de lois constitutionnelles destinées à donner un
cadre de référence à l’État ; destinées pour assurer une transition
temporaire, elles vont durer des décennies.
Finalement, les Royalistes
sont mis en minorité par les Républicains qui ont longuement travaillé leurs
campagnes électorales, leurs rassemblements politiques et leurs arguments. Aux élections
législatives de 1876, ils obtiennent une majorité à l’Assemblée nationale –
confirmée par de nouvelles consultations l’année suivante. Incapable de se
maintenir plus longtemps au pouvoir, Mac Mahon démissionne. Le Sénat suivra
quelques temps plus tard de sorte qu’en 1879, la Troisième République est
(enfin) républicaine. Régime temporaire destiné à assurer le retour de la monarchie
en France, elle s’impose finalement comme un compromis durable aux accents
libéraux et conservateurs. Bientôt, les Républicains lui donneront même un
caractère exclusivement parlementaire du fait de leur pratique du pouvoir.
Le temps
des scandales (1879-1904)
À
partir de 1879, la Troisième République effectue un tournant parlementaire exclusif.
Sous l’impulsion de son premier président républicain – Jules Grévy – le régime
accorde une importance majeure à la Chambre des députés. Cette pratique
républicaine des institutions va perdurer jusqu’en 1958 avec des éléments
caractéristiques particulièrement marqués par le traumatisme de Louis-Napoléon
Bonaparte, comme l’élection du président par le Congrès ou le refus de
recourir au référendum.
Le parlementarisme
alors en vigueur, qui demeure une pratique et non un fait constitutionnel, va avoir
pour conséquences une forte instabilité gouvernementale ; les gouvernements
se font et se défont régulièrement. Toutefois, cela n’empêche pas l’établissement
d’une politique durable et continue en cela que le personnel politique, lui, se
renouvelle peu. Finalement, les mêmes ministres sont régulièrement aux affaires
et le changement perpétuel aboutit paradoxalement à une certaine stabilité
gouvernementale qui permettra des réformes fondamentales.
La Troisième
République, marquée par l’humiliation et le traumatisme de 1870, va ainsi mener
de nombreuses réformes dont nous constatons encore aujourd’hui les effets sur
la société et l’État ; école primaire obligatoire, gratuite et laïque (1881-1886),
liberté de la presse (1881), légalisation des syndicats (1884), création des associations
et partis politiques (1901), séparation de l’Église et de l’État (1905) ou
encore le service militaire obligatoire pour tous (1905). Nous devons également à ce régime l'instauration de La Marseillaise comme hymne national (1879) ainsi que l'instauration du 14-Juillet comme fête nationale (1880).
Malgré ces
réformes sociales et sociétales jugées nécessaires pour demeurer une grande
puissance, la République peine encore à s’imposer en France. D’abord, elle est
secouée par de nombreux scandales médiatiques qui aboutiront à des crises
politiques majeures ; trafic de décorations par le président Grévy (1887),
incident diplomatique entre la France et l’Allemagne sur fond de montée du
boulangisme (1887), scandale financier de Panama (1892), affaire Dreyfus (1894),
et même jusqu’au fichage politique et religieux de membres de l’institution
militaire (1904). Ensuite, la pratique parlementaire des institutions provoque
une montée des Révisionnistes. Ces derniers aspirent à une réforme de l’exécutif
afin d’offrir au pays un pouvoir politique fort en préparation de la Revanche
avec l’Allemagne. Représentés par le général Boulanger, ils provoquent un
séisme législatif qui aura des répercussions jusqu’en 1958. Enfin, si la République
multiplie les actions grandiloquentes au travers d’expositions universelles et
d’entreprises de colonisation, une partie non-négligeable du peuple comme des
élites peinent à croire en une victoire de la France face à l’Empire allemand
en cas de guerre. C’est le cas de personnalités comme Charles Maurras ou
Jacques Bainville ; partisans d’une monarchie, jugée plus efficace. Rappelons
que ce fut également la position défendue par Bismarck lui-même, partisan d’une
République française démocratique et politiquement divisée plutôt que d’une
monarchie forte et unie.
La
reconnaissance internationale (1892-1904)
Malgré ses divisions internes, la France affiche une politique extérieure cohérente en cela qu’elle s’oppose à l’hégémonie allemande en Europe et dans le monde. Cependant, les dirigeants français ont abandonné l’idée d’une revanche agressive qui leur apparaît perdue d’avance tant que Paris ne dispose pas d’alliés fiables. Contre l’avis de la Droite monarchiste ou républicaine, ainsi que de personnalités radicales comme Georges Clemenceau, la France se lance dans l’aventure coloniale. Si l’argument universaliste et civilisateur a longtemps été avancé par la Gauche, cette entreprise masque l’aveu d’échec d’une France ayant perdu confiance en elle quant à sa puissance européenne. Comme le craignait Clemenceau devant la Chambre des députés, l’empire colonial ne fut finalement qu’une perte d’argent et de ressources ; la France n’ayant mis la main que sur de vastes étendues de terres vides, délaissées par les Britanniques. Pire encore pour Paris, l’expansion coloniale lui fait perdre sa place forte égyptienne au profit de Londres qui impose un protectorat en 1882.
Cependant, la France
retrouve progressivement son rang parmi les grandes puissances mondiales. Poursuivant,
sans le savoir, l’œuvre de réhabilitation menée par Napoléon III, la Troisième
République réintègre une place aux grandes conférences internationales. Ainsi,
lors du partage de l’Afrique à Berlin (1884-1885), elle s’impose comme l’un des
grands gagnants diplomatiques.
Finalement, la France
sort de son isolement militaire et diplomatique lorsqu’elle obtient une
alliance solide avec l’Empire russe en 1892. Inquiété par le rapprochement germano-autrichien,
le tsar Nicolas II se rapproche des Français dans le cadre d’une alliance de
revers. Si cette « amitié » franco-russe sera éprouvée par la
déconvenue tsariste face au Japon (1905) et lors de la Grande Guerre (1917), elle
marque enfin la sortie d’un isolement datant du congrès de Vienne (1815) !
Plus encore, l’établissement d’un traité d’assistance mutuelle avec le Royaume-Uni
acte définitivement une nouvelle révolution diplomatique en Europe ;
Londres ayant pris conscience de la menace allemande sur le continent pour ses
intérêts stratégiques.
Quel
bilan pour la Troisième République ?
Régime temporaire
destiné à ne durer que quelques années en vue d’une restauration monarchique,
la Troisième République a réussi à s’imposer en France malgré les difficultés
intérieures comme extérieures. D’abord, les Républicains ont su profiter des
dissensions au sein du camp royaliste avant de s’emparer du pouvoir entre 1876
et 1879. Ensuite, et malgré les crises et scandales, le pouvoir républicain a
permis l’établissement de réformes nécessaires à la concurrence avec l’Allemagne
bien que l’idée d’une victoire en cas de guerre ne soit pas encore envisagée.
Ainsi, grâce aux institutions scolaires et militaires, l’idée de « République »
comme régime naturel de la France s’impose de plus en plus au sein de la
société. Enfin, la Troisième République
a sorti la France de son isolement diplomatique en s’intégrant dans une
véritable logique internationale de conférences. Plus encore, la France bénéficie
désormais d’une alliance de revers avec la Russie tsariste et surtout le Royaume-Uni
qui constitue un soutien économique, diplomatique et militaire conséquent en
vue d’un affrontement de plus en plus inévitable avec l’Empire allemand.












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