Aliénor d’Aquitaine, la duchesse controversée

En France, Aliénor d’Aquitaine est victime d’une légende noire car accusée d’être à l’origine de plusieurs siècles de guerres dynastiques entre la France et l’Angleterre. Présentée comme une femme manipulatrice, ambitieuse et opportuniste par l’historiographie française largement héritière des chroniques royales du Moyen-Âge, la duchesse d’Aquitaine connaît aujourd’hui une importante réhabilitation notamment dans le cadre du féminisme occidental qui tend à promouvoir le rôle politique des femmes à travers l’histoire. Cependant, les débats demeurent entre ceux qui l’accusent d’avoir dangereusement affaibli le Royaume de France et ceux qui la défendent en tant que grande souveraine dotée d’une volonté d’indépendance forte ainsi que d’un esprit politique aiguisé. Au-delà des controverses, Aliénor d’Aquitaine fut indéniablement une femme historique qui marqua le Moyen-Âge européen sur de nombreux plans – culturels, religieux, politiques, économiques, etc. Plus encore, et contre les idées reçues héritées d’un XIXème siècle bourgeois et misogyne, la duchesse aquitaine constitue une parfaite illustration de la femme médiévale bien plus libre et puissante que son équivalent moderne.

Dans cette discussion, nous verrons ainsi en quoi les actions politiques d’Aliénor d’Aquitaine furent fondamentales pour les rapports franco-anglais, puis nous nous intéresserons aux facteurs qui font d’elle un archétype féminin médiéval.

La plus puissante souveraine d’Europe

Lorsque naquît Aliénor au début du XIIème siècle, le duché d’Aquitaine était indéniablement le plus puissant et riche de France comme d’Europe. Issue de la maison de Poitiers, la jeune duchesse est héritière d’un véritable objet de convoitise pour les couronnes occidentales. En 1137, alors qu’elle succède à son père Guillaume X, l’Aquitaine représente un quart de la superficie totale du royaume de France ; l’autorité ducale s’étend des Pyrénées au sud de la Loire, de l’Atlantique au Massif central. Le domaine personnel des ducs d’Aquitaine comprend de nombreux départements actuels entre Bordeaux et Angoulême ainsi que le Poitevin. Le pays est riche de son agriculture et de sa culture languedocienne qui rayonne à travers tout le sud de la France.

Toutefois, une duchesse ne peut rester longtemps sans époux et Aliénor honore les vœux de son père en se mariant au roi de France Louis VII. Cette union, si elle consacre le rapprochement entre Poitiers et Paris, doit également sécuriser les droits seigneuriaux de la jeune femme. Cependant, le mariage est loin d’être idéal et le couple royal divorce après quinze ans de vie commune, une croisade et deux filles. Les raisons de cette séparation sont multiples, nous pouvons en retenir quelques-unes ; le pragmatisme parfois brutal de la reine qui allait jusqu’à traumatiser un roi pieux et effacé, les soupçons d’adultère incestueux entre Aliénor et son oncle Raymond de Poitiers devenu prince d’Antioche lors de la Deuxième Croisade, ou encore les désaccords culturels et politiques entre les deux souverains.

Après son divorce, Aliénor ne tarda pas à trouver un nouveau mari en la personne d’Henri Plantagenet, puissant duc de Normandie, comte de Touraine et surtout héritier de la monarchie anglaise. Devenue reine d’Angleterre, Aliénor accouchera de huit enfants dont trois seront couronnés rois. Là encore, elle impose son style politique contre son mari pourtant plus fougueux que Louis VII. Consciente que son duché apporte à l’Angleterre un véritable empire atlantique en Europe, elle n’hésite pas jouer de menaces et de chantages pour faire valoir ses droits. Finalement, le couple royal se sépare physiquement, Aliénor étant cantonné à son domaine continental tandis que Henri II dirige sur l’archipel britannique. Cet éloignement, couplé à la colère de la reine vis-à-vis de l’infidélité du monarque, va conduire la duchesse d’Aquitaine à la révolte. Soutenant son fils favori, Richard Cœur-de-Lion ayant hérité de ses terres, elle ourdi une conspiration destinée à écarter Henri II du pouvoir. Cette révolte qui secoua l’Empire Plantagenet se termine mal pour la reine qui est capturée puis emprisonnée pendant quinze ans ! Ce n’est pourtant là que la première secousse d’un ensemble de conflits qui vont fragiliser puis détruire l’empire anglais en France ; Louis VII puis son fils Philippe II n’hésitent pas à jouer des dissensions et ambitions personnelles pour atteindre l’autorité du roi d’Angleterre qui demeure malgré tout un vassal de son homologue français du fait de ses terres en Europe.

Les dernières décennies de la vie d’Aliénor sont catastrophiques pour la vénérable reine ; si elle fût libérée par son fils Richard à la mort de Henri II, et qu’elle pût exercer le pouvoir à travers le nouveau roi, elle ne peut qu’assister impuissante à la trahison du monarque français Philippe II lors de la Troisième Croisade (1189-1192) où celui-ci pris finalement le parti de Jean Sans-Terre contre la Couronne anglaise. Jusqu’à sa mort en 1204, elle ne cesse de soutenir ses enfants querelleurs aux alliances fluctuantes : son seul souci demeure l’unité d’un empire qui s’effrite de toutes parts face à la réaffirmation de l’autorité royale des Capétiens. Une fois disparue, l’Angleterre enchaîne les défaites militaires. De 1216 à 1217, le trône est même occupé par le prince-héritier Louis de France dit « Le Lion ». Lorsqu’advient Louis IX, futur Saint-Louis, l’empire anglais en France ainsi que l’Aquitaine ne se résument plus qu’à une mince bande de terre aux alentours de Bordeaux surnommée Guyenne.

Pourtant, peut-on considérer Aliénor d’Aquitaine comme l’unique responsable des conflits franco-anglais qui vont animer le Moyen-Âge, comme cela est si souvent suggéré par l’historiographie française ? D’abord, il faut distinguer les guerres du vivant de la duchesse qui furent des affrontements féodo-vassaliques typiques aux conflits dynastiques de la guerre de Cent-Ans. Sous le règne d’Aliénor, la France de Louis VII puis Philippe Auguste tente de réaffirmer son autorité sur un vassal devenu incontrôlable à savoir le roi d’Angleterre. Depuis la conquête des îles britanniques par Guillaume de Normandie en 1066, les souverains français sont confrontés à un problème féodal insolvable : duc de Normandie, le roi d’Angleterre est tantôt un homologue du roi de France tantôt son vassal et donc son obligé. La résolution de cette tension perpétuelle advient en ce début de XIIIème siècle lorsque Philippe Auguste reconquiert les fiefs continentaux de la Couronne anglaise.

En revanche, les conflits suivants sont d’une nature complètement différente puisque dynastiques ; lorsque Philippe IV maria sa fille Isabelle au roi d’Angleterre en 1308, il venait de jeter les ferments d’une crise dynastique qui advint dès 1328 avec l’extinction de la branche aînée des Capétiens. Dès lors, Aliénor ne peut être considérée comme responsable de tels événements ultérieurs.

Un archétype féminin du Moyen-Âge ?

    L’influence politique et l’ambition d’Aliénor d’Aquitaine nous renseigne sur la condition féminine au Moyen-Âge. Comme l’indique son accession ducale, elle nous prouve que les femmes pouvaient hériter de domaines et de titres, à condition cependant qu’il n’existe pas de prétendant mâle direct. Son éducation, semblable à celle d’un homme de son rang, nous informe également d’un pragmatisme évident des institutions médiévales pour qui la formation d’une duchesse importe plus que celle d’une femme ; chasse, équitation, musique, littérature et apprentissage du latin sont le quotidien de la jeune Aliénor. De même, lorsqu’elle accède au pouvoir royal, son autorité demeure respectée bien qu’in fine refusée, en témoignent le divorce avec Louis VII ainsi que les démarches de Henri II dans ce sens. Malgré cela, elle demeure une conseillère privilégiée de ses fils jusqu’à sa mort, assurant même la régence du royaume de nombreuses fois.

    Cela suffit-il pour faire d’Aliénor un archétype féminin du Moyen-Âge ? La vie de la duchesse d’Aquitaine était-elle identique aux femmes de l’époque ? La réponse est positive lorsqu’il s’agit d’une femme noble qui bénéficie d’une éducation de qualité et d’une autorité s’étendant bien au-delà des simples frontières du foyer et de la famille. Au Moyen-Âge, les femmes assurent la régence du royaume lorsque les monarques sont en croisades ou gèrent l’administration seigneuriale lorsque le roi convoque ses vassaux à la guerre. Au sein de la paysannerie, le travail est également complémentaire avec toutefois une partition marquée des tâches familiales. Notons enfin que les femmes disposaient du droit de vote dans certaines municipalités ou assemblées seigneuriales à l’instar de leurs homologues masculins.

Mais alors comment expliquer que seule Aliénor d’Aquitaine et quelques autres eurent un tel destin ? D’abord, il nous faut prendre conscience que cette question tend à invisibiliser tous les seigneurs mâles qui n’eurent aucune postérité – qu’ils soient comtes, barons ou ducs car peu ambitieux ou pas assez puissants. Comme certains rois marquèrent l’histoire par leur ambition, Aliénor marqua son époque. De plus, il convient de rappeler qu’en France, l’exclusivité masculine est une coutume particulière consacrée par les crises dynastiques de la guerre de Cent-Ans afin d’empêcher le royaume de tomber sous autorité anglaise. Les îles britanniques ainsi que d’autres royaumes européens auront leur lot de grandes femmes de pouvoir comme Isabelle de Castille, Élisabeth d’Angleterre ou encore bien plus tard Victoria du Royaume-Uni. Toutefois, il ne nous faudrait pas croire que la France n’a eu aucune femme de pouvoir ni d’influence, en témoignent Blanche de Castille, Jeanne d’Arc, Anne de Beaujeu, Catherine de Médicis, la marquise de Pompadour ou encore l’impératrice Eugénie.

En somme, tout en étant une femme d’exception à l’ambition affirmée, Aliénor d’Aquitaine nous informe précieusement sur la place des femmes dans la société médiévale, à mille lieux des stéréotypes néo-féministes qui voudraient que la Femme eût été éternellement opprimée, invisibilisée et interdite d’influence ou de pouvoir.

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