Le XIXème siècle français
La chute de Napoléon au cours de la campagne de France, puis au lendemain de Waterloo, inaugure un siècle politiquement complexe et instable pour le pays. Encore profondément marqués par les bouleversements de la Révolution, les Français vont connaître une dizaine de changements constitutionnels entre 1814 et 1870. Trois « partis » politiques vont alors s’affronter pour le pouvoir en France ; le royalisme qui défend tantôt le retour à l’Ancien Régime tantôt l’instauration d’une monarchie parlementaire d’inspiration britannique, le républicanisme qui promeut la démocratie et l’égalité entre les citoyens, ainsi que le bonapartisme ou impérialisme qui aspire à consacrer les acquis de la Révolution au travers d’un pouvoir monarchique et méritocratique.
Finalement, avec la victoire des Républicains aux élections
législatives puis sénatoriales de 1876 à 1879, c’est bien la République qui va
s’installer durablement en France jusqu’à nos jours car malgré plusieurs
changements de constitutions, celle-ci demeure ininterrompue depuis un siècle
et demi. Pourtant, il ne nous faudrait pas tomber dans le piège tendu par « l’École
républicaine » qui veut que toute l’histoire du XIXème siècle n’avait
pour seule conclusion que l’établissement d’un régime républicain dans le pays.
Rappelons par exemple que quelques semaines à peine avant la chute du Second
Empire, ce dernier fut massivement plébiscité par les citoyens au point de
faire désespérer les plus grandes figures républicaines comme Léon Gambetta ou
Jules Favre. Précisons également que la monarchie sous toutes ses formes
(traditionnelle, parlementaire ou impériale) dirigea la France durant 62 ans,
entre 1801 et 1900, avec une large approbation populaire.
Comment expliquer ce succès des régimes monarchiques auprès
d’un peuple pourtant modelé par la Révolution ? Comment comprendre le
basculement républicain des électeurs et de la société tout entière ?
Pourquoi le XIXème siècle français est-il si important dans l’histoire
de France ?
Le paradoxe
royaliste
En France, le
royalisme est une doctrine politique promouvant une forme de gouvernement
monarchique. À la suite de l’abolition de la royauté millénaire et de la
proclamation de la Première République en 1792, le royalisme caractérise tous
les partisans d’une restauration monarchique contre la Révolution. Dès lors, c’est
un ensemble hétérogène d’absolutistes, de passéistes, de réactionnaires mais
aussi de démocrates, de constitutionnels et de parlementaristes qui s’opposent
aux dérives du régime républicain comme la Terreur. Tous ont en commun la défense
d’un gouvernement où règne le roi – unique chef d’État légitime à leurs yeux. S’ils
sont amnistiés par l’administration napoléonienne, les Royalistes demeurent de
farouches adversaires du Premier consul devenu ensuite empereur des Français. Malgré
une restauration monarchique de facto avec l’Empire, les Royalistes
défendent la dynastie capétienne des Bourbons – chassée du pouvoir sous la
Révolution.
En 1814, la
royauté traditionnelle fait son retour dans une France exsangue et meurtrie par
des années de guerres révolutionnaires et impériales. Soutenu par le Royaume-Uni,
Louis XVIII (frère de Louis XVI) permet la fin des guerres européennes en s’asseyant
sur le trône. Cependant, le caractère réactionnaire de son règne comme celui de
son frère (le futur Charles X) indispose une société profondément transformée
par presque trois décennies d’idées révolutionnaires. En 1830, le roi Charles X
est contraint à l’abdication alors que le peuple bourgeois de Paris s’insurge
contre des mesures royales liberticides et anticonstitutionnelles. C’est alors
qu’est choisi le duc d’Orléans Louis-Philippe pour lui succéder à la tête du pays.
Partisan d’un régime parlementaire d’inspiration britannique, il instaure une
monarchie libérale et conservatrice : la monarchie de Juillet. Malgré
une longévité remarquable pour un gouvernement postrévolutionnaire (18 ans !),
la royauté est emportée à la faveur d’une nouvelle insurrection parisienne :
la révolution de 1848 qui inspirera le Printemps des Peuples européen. Mais
même si la Deuxième République est proclamée, les élections au suffrage
universel donnent la majorité parlementaire aux royalistes ; le même phénomène
intervient en 1871 sous la Troisième République.
Comment expliquer une telle popularité au sein d’une doctrine qui a
suscité tant de vindicte populaire lorsqu’elle était au pouvoir ? D’abord, il
convient de rappeler que la popularité du royalisme ne peut se quantifier qu’à
partir de 1848 et l’instauration du suffrage universel masculin par la Deuxième
République. Auparavant, le mode de scrutin est censitaire (c’est-à-dire fondé
sur la richesse et l’impôt) et donc mécaniquement biaisé.
Le succès électoral des royalistes
regroupés dans le Parti de l’Ordre en 1849 s’explique par plusieurs
facteurs. D’abord, le conservatisme naturel du monde paysan qui craint les
bouleversements politiques comme sociaux trop violents ; la France ayant vu
la monarchie s’effondrer l’année précédente, ce réflexe sociologique peut alors
entrer en œuvre. Ensuite, il convient de rappeler les insurrections ouvrières
de juin 1848 lors desquelles la République eût à réprimer violemment les manifestants ;
la peur d’une nouvelle Terreur est dans toutes les têtes surtout en Province. Enfin,
l’élection à la présidence de la République de Louis-Napoléon Bonaparte,
soutenu par le Parti de l’Ordre, induit un soutien réciproque envers les
candidats à la députation.
En 1871, le contexte intérieur est très différent. La France
est occupée par les forces allemandes après une traumatisante défaite du Second
Empire. Les royalistes se placent en défenseurs de la paix et de l’ordre face
aux bonapartistes et républicains belliqueux. Là encore, par conservatisme et
pacifisme, les campagnes françaises votent massivement pour le camp royaliste.
Toutefois, ces
soutiens s’effacent rapidement face aux divisions internes du camp royaliste.
Depuis 1830, ceux-ci sont divisés entre Légitimistes et Orléanistes ; les
uns soutenant la branche aînée des Bourbons (Charles X et ses descendants), les
autres la branche cadette d’Orléans (Louis-Philippe et ses descendants). Ces
divergences deviennent rapidement des guerres ouvertes qui paralysent la dynamique
électorale et discréditent un camp se réclamant de l’ordre public et de l’unité
nationale. Anéantis par le futur Napoléon III en 1851, ils sont ridiculisés par
le travail électoral des Républicains et perdent ainsi tous les sièges du
pouvoir politique entre 1876 et 1879 – ils ne les reprendront plus jamais.
L’Empire,
une occasion politique ratée
En France, le
régime impérial constitue un véritable « O.V.N.I. » politique. Fondé
par le général républicain Napoléon Bonaparte en 1804, il constitue une tentative
de réconciliation nationale et de consécration des acquis de la Révolution (libéralisme,
égalité juridique, méritocratie, etc.). Malgré plusieurs défaites militaires
qui aboutirent à sa chute (1814, 1815 et 1870), ce mode de gouvernement est
toujours demeuré très populaire parmi les Français ; ainsi, la monarchie
de Louis XVIII est-elle balayée par le retour d’exil de l’Empereur en 1815. En
1848, son neveu Louis-Napoléon Bonaparte est triomphalement élu par le corps électoral
au suffrage universel masculin (74,31% des voix) aux premières élections
présidentielles de l’histoire française. À la suite de conflits politiques
récurrents avec le Parti de l’Ordre qui comptait le manipuler, le prince-président
est soutenu dans son coup d’État par une nouvelle consultation populaire qui prépare
déjà le retour à l’Empire (92,03% des voix en sa faveur).
Ce bonapartisme
voit ses définitions changer avec le temps. Sous Napoléon Ier, il s’agit
d’une politique pragmatique d’hégémonie française sur l’Europe, de défense du
territoire national contre une Europe réactionnaire, de légitimation de la
Révolution, et d’expansion des idées nouvelles par la guerre et la diplomatie. Aucune
doctrine n’est réellement établie avant 1839 et les pensées de Louis-Napoléon
Bonaparte sur le sujet (Des idées napoléoniennes). Pour le neveu de l’Empereur,
alors en exil, le bonapartisme se caractérise par une alliance de l’autorité
exécutive et de la souveraineté populaire ; en somme, une dictature (au
sens antique) approuvée par les citoyens au travers de consultations régulières
(les plébiscites, ancêtres du référendum). Déjà Napoléon Ier avait
fait usage de cette stratégie pour légitimer son pouvoir sous le Consulat et l’Empire
– modernisant par la même la pratique royale de l’appel au peuple.
De 1814 à 1848, le
bonapartisme peine cependant à s’imposer sur la scène politique nationale car s’il
est populaire auprès des masses, il est vivement combattu par les royalistes
qui le considère comme illégitime et par les républicains qui refusent toute
démocratie directe ou souveraineté populaire. Ainsi rejeté par les élites
nationales, le bonapartisme ne s’impose que par la figure de son fondateur
idéologique, Louis-Napoléon Bonaparte. Bénéficiant d’un regain de notoriété pour
la légende napoléonienne après l’inauguration de l’arc de Triomphe en 1836 et
le retour des cendres de l’Empereur en 1840, Louis-Napoléon est élu grâce à son
nom qui fascine encore vivement les masses. De plus, lors de l’élection
présidentielle de 1848, il est l’un des seuls candidats à ne pas avoir été mêlé
aux exactions et répressions des journées ouvrières de juin. Au pouvoir, il affirme
son lien avec un peuple qu’il considère comme plus important que ses
représentants car jouissant d’une légitimité supérieure ; appliquant l’alliance
de l’autorité et de la souveraineté populaire, il outrepasse l’Assemblée
nationale et multiplie les voyages en province. Conscient que les
parlementaires royalistes fomentent un coup d’État contre la République et sa personne,
il les prend de vitesse, au soir du 2 décembre 1851, et s’empare définitivement
du pouvoir.
Le Second Empire
est une période faste de l’histoire de France. Sous le règne de Napoléon III,
le pays s’inscrit enfin dans la Révolution industrielle qu’il avait pourtant
commencé au lendemain des guerres révolutionnaires. En moins de deux décennies,
la France rivalise avec le Royaume-Uni et domine culturellement l’Europe.
Toutefois, le régime impérial souffre du manque d’adhésion de ses élites ;
profondément ancré dans la population paysanne, le Second Empire est combattu
par les royalistes, les républicains et même les premiers socialistes malgré
une politique sociale extrêmement favorable. Paradoxalement, c’est la
libéralisation des institutions qui va condamner à mort le régime. Depuis 1860,
Napoléon III aspire à l’établissement progressif d’une monarchie parlementaire
d’inspiration britannique où il conserverait toutefois de nombreuses
prérogatives. Encore une fois, si le peuple approuva massivement les réformes
utiles de l’Empereur (82,69% de « OUI » au plébiscite de mai 1870),
les élites vont afficher une opposition croissante y compris dans le camp
bonapartiste entre les libéraux et les autoritaires. Finalement, la guerre franco-allemande
de 1870 mettra un terme au règne pourtant populaire de l’Empereur.
Du bonapartisme après l’Empire, il n’en restât qu’un vestige que la mort
du prince-héritier Louis-Napoléon allait anéantir (1879) malgré d’honorables
résultats électoraux – en 1877, c’est la deuxième force politique du pays
avec 20% des sièges à la Chambre des députés. Absente de la représentation
nationale depuis 1885, cette doctrine ne disparaît pas pour autant de la pensée
politique puisqu’elle va animer les débats constitutionnels de la République
jusqu’en 1962.
Repris et adapté par le général républicain Boulanger, le
bonapartisme va inspirer les défenseurs d’un exécutif fort contrebalançant une
Assemblée alors toute-puissante. Dès lors, nous pouvons retrouver l’influence de
cette doctrine sur des réformistes constitutionnels comme André Tardieu,
Philippe Pétain ou encore Charles de Gaulle. À l’inverse, il va profondément
marquer les élites politiques qui éviterons systématiquement le recours au
référendum ou l’élection du chef de l’État au suffrage universel direct.
Comment
expliquer la victoire de la République ?
Au cours de ce XIXème
siècle français très monarchiste, entre royauté et régime impérial, le
républicanisme a dû se faire une place ; discrédité par les exactions de
la Terreur et les actions du Comité de Salut public, l’idéal républicain n’était
plus que le fait de marginaux tandis qu’était restaurée la monarchie
traditionnelle des Bourbons. Toutefois, les exploits passés de la Révolution et
les privations de libertés sous les règnes de Louis XVIII et Charles X ne
tardèrent pas à réveiller une pensée qu’on croyait disparue. Dans les rues de
Paris insurgé, des manifestants crient « Vive la République ! »
et en appellent au retour de la démocratie. Pris de vitesse par les partisans d’une
monarchie libérale, les républicains subissent le changement de dynastie mais
peuvent toutefois faire leur entrée à la Chambre des députés. Sous la monarchie
de Juillet comme sous la Restauration, le républicanisme demeure une doctrine propre
à la petite bourgeoisie urbaine – la même dont étaient issus les barons de la
Révolution comme Marat, Danton, Robespierre ou Desmoulins ; nous y
trouvons des professions libérales (avocats, médecins, scientifiques), des
commerçants aisés et des artisans qualifiés. Pour l’essentiel, ils constituent
le gros des troupes de la Garde nationale car étant de petits propriétaires
attachés à la sauvegarde de leurs biens.
Minorité active n’hésitant pas à faire valoir ses idées au travers d’insurrections
urbaines, les Républicains font l’objet d’une répression notable du pouvoir
orléaniste ; leurs revendications sur le suffrage universel remettraient
en cause l’hégémonie politique des grands bourgeois et des aristocrates. Finalement,
les Républicains optent pour une option pacifique et organisent de grands
banquets populaires où y sont discutés tout genre de sujets. L’interdiction de
l’un d’entre eux, précipitera la révolution de 1848.
Au terme des journées de février 1848, la Deuxième
République est proclamée par Alphonse de Lamartine. Mais déjà, les dissensions
apparaissent entre partisans d’un régime libéral et partisans d’un régime social.
Les premiers revendicateurs sont cette petite bourgeoisie propriétaire dont
nous avons discuté plus tôt. Face à eux, des ouvriers et artisans qui réclament
une amélioration de leurs conditions de travail comme de vie. Les tensions vont
s’achever par l’insurrection de juin 1848. Au terme de plusieurs journées de
luttes fratricides, les Libéraux s’imposent au prix de plusieurs milliers de
morts. Contrairement à 1871 et la répression de la Commune, le République ne va
pas profiter de son affirmation libérale et conservatrice. Les paysans sont
effrayés par ce bain de sang et redoutent un retour à la Terreur. Finalement, les
Républicains perdent les élections présidentielles comme législatives et n’auront
qu’un rôle anecdotique jusqu’à la proclamation du Second Empire.
Paradoxalement, alors que le régime de Napoléon III était unanimement détesté
des Républicains, c’est l’Empire qui va permettre à ces derniers de se révéler.
Traumatisés par la trahison du président de la République, ils vont déployer un
large arsenal intellectuel et médiatique contre l’Empereur dont la figure de
proue fut Victor Hugo. De plus en plus populaires parmi les ouvriers, ils s’imposent
comme principal parti d’opposition à partir de 1869. Partisans de la guerre
contre la Prusse, ils profitent du conflit et de son issue pour destituer
Napoléon III et proclamer la Troisième République ; mais malgré une résistance
acharnée, ils ne parviennent pas à renverser le cours des événements. Pire
encore, ils sont vaincus aux élections législatives de 1871.
Après-guerre, ils vont toutefois profiter de la division des royalistes sur la question de la restauration monarchique pour révolutionner la vie politique française ; menant « campagne » avec des programmes élaborés et pensés, les Républicains parviennent à convaincre des populations de plus en plus désabusées par les débats de l’Assemblée. En 1876, ils remportent la majorité à la Chambre des députés ; l’année suivante, ils forcent le départ du président monarchiste Mac Mahon et obtiennent finalement tous les sièges du pouvoir. En 1880, la France est définitivement devenue un régime républicain.












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