Le Premier Empire, l’apogée français
Après le Grand Siècle des Bourbons, le Premier Empire napoléonien constitue l’apogée de l’hégémonie française en Europe ; au maximum de son extension territoriale, le pays regroupe quarante-quatre millions de citoyens tandis que de grandes villes comme Rome, Hambourg, Cologne, Bruxelles, Barcelone ou encore Turin constituent des préfectures pour les 130 départements nationaux. Le continent tout entier voit les acquis de la Révolution transportés dans les bagages de la Grande Armée, la plus grande de son temps avec des effectifs allant jusqu’à 680 000 à la veille de la campagne de Russie ; le droit français devient de facto européen et supplante les anciennes lois féodales. Aujourd’hui controversé, le règne de Napoléon Ier empereur des Français cache une complexité d’autant plus grande que l’époque a toujours fasciné l’esprit humain. Entre mythes et réalités, plongeons-nous dans cette véritable épopée nationale.
Le régime
impérial, une tentative de réconciliation nationale
Le 18 mai 1804, Napoléon Bonaparte est fait empereur des Français
par décision du Sénat de la République. L’évolution de son mandat n’est pas
étrangère à une personnalisation du pouvoir qui suit son coup d’État contre le
Directoire ; dès les premiers mois, le Premier consul écarte politiquement
ses deux compairs (Sieyès et Ducos) pour des hommes moins ambitieux. Si selon
la constitution consulaire le Premier consul n’est qu’un chef de l’État
symbolique, Bonaparte se transforme en véritable commandant politique comme
militaire. En 1802, un plébiscite (ndr : comprenez référendum)
offre le consulat à vie au premier des citoyens.
Le renforcement de son pouvoir, Bonaparte l’initie après
deux événements-clés que furent l’attentat royaliste de la rue Nicaise
(1800) et la formation d’une Troisième Coalition européenne contre la France
révolutionnaire. D’abord, il convient de rappeler que le Premier consul a
toujours été attaché au royalisme en témoigne ses réflexions au commencement de
la Révolution vis-à-vis de Louis XVI. Si la République permît son ascension
fulgurante, il demeure attaché aux traditions monarchistes comme une large
majorité des Français d’alors. L’attentat contre sa personne, un an après sa
prise de pouvoir et la menace contrerévolutionnaire qui pèse en France l’incitent
à assumer la dignité souveraine pour que soient garanties les acquis de la
Révolution à savoir la Liberté et l’Égalité. Ensuite, la formation d’une
nouvelle alliance antifrançaise le motive à un sacre qui lui confèrerai selon
son logiciel de pensée aristocratique, un rang équivalent aux grandes familles
princières d’Europe.
Cependant, réhabiliter la royauté n’est pas chose aisée dans une France
qui a exécuté son monarque moins de dix ans plus tôt. Les actions douteuses et
la trahison de la famille royale n’ont fait que discréditer la Couronne ;
prendre le titre de roi de France serait assurément un défi vis-à-vis
des derniers Bourbons en exil ainsi que des révolutionnaires les plus déterminés.
C’est alors que naquit l’idée d’empire.
Le Grand Siècle dans lequel Bonaparte a grandi fut
assurément l’époque de la romanité ; le château de Versailles est parsemé
de références mythologiques à la Rome antique, les rois n’hésitaient pas à se
faire représenter en dieux romains et les révolutionnaires eux-mêmes prirent
Rome, de même que l’ancienne Sparte, en modèle de citoyenneté et de vertus. Ayant
suivi ses humanités comme n’importe quel noble du XVIIIème siècle,
Napoléon Bonaparte prend conscience que sa situation politique est semblable à
celle de Jules César en son temps ; il ne peut restaurer la monarchie sous
peine de mort mais dirige la République tels les dictateurs de l’ancien temps. La
solution sera identique à celle trouvée par le premier empereur romain,
Auguste : établir une dignité impériale ayant pour légitimité la défense
du régime républicain.
Ainsi, le régime impérial se caractérise comme une dictature romaine où
l’empereur Napoléon défend la République française des barbares européens qui
menacent aux frontières. Mais progressivement, la France devient une monarchie
traditionnelle dès lors que les références à la République sont abandonnées sur
les actes publics ou les monnaies d’État. En 1810, Napoléon Ier est
un souverain européen comme les autres. Toutefois, à la différence de ses
homologues, sa légitimité n’est pas divine mais nationale : le plébiscite
de 1804 le consacre empereur par la volonté du peuple français. C’est un
bouleversement fondamental dans une Europe encore largement féodale et
christianisée.
Du régime napoléonien, il est souvent dit qu’il s’agit d’une
synthèse politique entre les aspirations royalistes et républicaines de la
population nationale. Toutefois, il convient de préciser que ce gouvernement ne
séduit ni les fervents défenseurs de la cause capétienne, légitimes par le sang
et Dieu, ni les républicains qui craignent l’abandon des acquis de la
Révolution. Finalement, le régime n’est soutenu que par l’institution
militaire, la paysannerie et la bourgeoisie industrielle – du moins tant que
les victoires s’accumulent…
Le
triomphe des armes de la France contre l’Europe réactionnaire
S’il est une chose
certaine, c’est que le Premier Empire est indissociable des conquêtes et
victoires napoléoniennes. Lorsqu’il est placé à la tête du pays, Bonaparte dispose
d’une France agrandie par dix années de guerres révolutionnaires :
l’Italie et la Suisse sont des États-satellites tandis que l’intégralité de la
rive gauche du Rhin est devenue française. Mais ces annexions sont un motif de
guerre pour les Britanniques et les Autrichiens qui craignent l’hégémonie des
Français sur le continent ; jusqu’en 1794, les Pays-Bas constituaient
notamment un champ de bataille interdisant la fortification française le long
de reliefs naturels (montagnes, fleuves, etc.) comme de coutume depuis Louis
XIV. Leur conquête par la Convention nationale sera l’une des causes
fondamentales des différentes coalitions européennes.
En quelques
années, la Grande Armée défait toutes les grandes puissances continentales. Disposant
de commandants efficaces, de canons redoutables, de troupes motivées et d’une
logistique éprouvée, cette force de frappe permet au pays d’étendre son
influence sur toute l’Europe. Un mythe toujours d’actualité voudrait que ces
conquêtes soient le résultat d’une politique d’expansion agressive des Français
dirigés par un despote ; or, toutes les coalitions éprouvées par la France
impériale sont constituées à la demande du Royaume-Uni pour attaquer un empire
menaçant ses intérêts essentiellement économiques et commerciaux. Les seules
guerres offensives lancées par l’Empereur seront l’expédition d’Espagne
(1808-1814) et la campagne de Russie (1812). Cependant, il est à noter que la
doctrine tactique des Français était bien l’offensive et la rapidité de
mouvement – stratégie qui leur fera gagner grand nombre de batailles.
La force de la Grande Armée réside en bien des points. D’abord, ses effectifs qui atteindront jusqu’à 680 000 hommes en 1812 ; rappelons qu’au total ce sont deux millions d’hommes qui furent mobilisés tout au long du règne de Napoléon pour défendre le territoire national. Cette formidable force n’est pas sans lien avec le dynamisme démographique français qui fait de la France le pays le plus peuplé d’Europe. Ainsi, capable de puiser dans un réservoir prolifique d’hommes, l’Empereur peut mener ses guerres tout en garantissant la défense des côtes ou la répression d’insurrections (exemple de l’Espagne).
Ensuite, les troupes
napoléoniennes bénéficient d’une organisation et d’une logistique efficace lui
permettant d’être flexible, adaptative et endurante. La Grande Armée est
divisée en corps puis en divisions capables d’opérer de façon autonome (les
fameux Sept Torrents). De plus, toute une population de vivandières,
d’artisans et de commerçants suivent les pas de la troupe pour ravitailler et
soutenir les forces combattantes – une aide précieuse lorsqu’il faut parcourir
40 km par jour en moyenne.
Enfin, la Grande Armée brille sur les champs de bataille grâce
à l’action conjointe de la propagande impériale et de l’Empereur lui-même. Ainsi
le soldat napoléonien est-il convaincu de combattre l’obscurantisme féodal et
de faire triompher les idées nouvelles de la Révolution en Europe ; Napoléon
et son génie tactique achèvent de transformer la Grande Armée en véritable arme
de destruction massive, capable de conclure des paix à l’issue d’une seule et
unique bataille décisive. Notons ainsi l'introduction massive de l'artillerie - arme de formation de l'Empereur - qui devient un moyen décisif dans les guerres industrielles et massives qui s'annoncent.
L’échec
de l’Empire, des faiblesses structurelles capitales
Malgré de grandes
et nombreuses victoires, Napoléon Ier voit son pouvoir politique fortement
fragilisé durant l’intégralité de son règne. D’abord, il y a les attentats et
les complots qui visent soit à l’éliminer, soit à le remplacer. En 1800, les
royalistes tentent de l’assassiner par bombe tandis que son entourage familial
comme politique fomentent des coups d’État dont le principal exemple fut la
conspiration Talleyrand-Fouché de 1808. Cette année-là, le conseiller diplomatique
impérial (Charles Maurice de Talleyrand-Périgord) et le ministre de la Police
(Joseph Fouché) s’associaient pour hisser le maréchal Joachim Murat sur le trône
de France. Si ce dernier refusa toute implication, ce complot initia une lente
dégradation des relations personnelles entre les deux hommes sans pour autant impacter
les carrières des conspirateurs en chef – éléments jugés indispensables au bon fonctionnement
de l’administration impériale.
Ensuite, Napoléon
souffre de pressions familiales constantes quant à son mariage avec Joséphine
de Beauharnais ; outre son infertilité qui laisse présager une adoption ou
un divorce à long terme, la Créole est détestée au plus haut point par l’ensemble
des frères, sœurs et de la mère de l’Empereur qui jalousent les honneurs d’une « parvenue »
et d’une « sorcière ». Or, s’il ne nous faut pas sombrer dans le
romantisme le plus absolu, il est indéniable que le divorce impérial eût un impact
majeur sur le tournant despotique de l’Empire à partir de 1810. De même, rappelons
que Napoléon eut à subir les trahisons et défections des membres de sa propre famille
qu’il avait placé sur tous les trônes majeurs d’Europe (Espagne, Hollande, Naples,
Toscane, Westphalie) – ainsi que de ses maréchaux d’Empire comme Murat (Naples)
ou Bernadotte (Suède). Ces abandons, principalement survenus à partir de 1812
et le revers russe, témoignent certes d’un manque de reconnaissance ou de loyauté
mais sont aussi la conséquence d’une politique extérieure et personnelle tyrannique
de l’empereur des Français sur ses « vassaux ».
Parlant des difficultés à conserver la loyauté de ses subordonnés, nous ne pouvons que nous étonner de la chute brutale de l’Empire lors du printemps 1814 ; en effet, lors de la campagne de France qui oppose Paris à une gigantesque coalition européenne, villes et généraux se rendent aux étrangers sans grande résistance. Les campagnes sont en situation pré-insurrectionnelle tandis que l’armée perd foi en son commandant suprême, en témoignent la défection de maréchaux demeurés jusqu’ici fidèles comme Ney, Berthier ou Oudinot. Comment expliquer ce désamour si soudain ? Pour répondre à cette interrogation, il nous faut définir la légitimité du régime impérial lui-même.
Depuis sa fondation en 1804, l’Empire repose sur un ensemble
de principes fondamentaux ; la liberté d’entreprise des acteurs
économiques, l’égalité en droit des citoyens, la reconnaissance du mérite individuel,
et le prestige militaire. Or, l’administration de l’Empire par Napoléon s’oriente
rapidement vers un retour à l’Ancien Régime ; taxes et impôts se multiplient
pour financer les guerres, la noblesse d’Empire fait craindre un retour des
privilèges anciens, la naissance d’un héritier naturel est un coup porté à la
méritocratie et les défaites ne cessent de s’accumuler depuis deux années au
moment de l’abolition du régime. Si l’Empire avait ramené la paix, la justice
et l’ordre en France, force est de constater qu’il finit par apporter la guerre
et le désordre sur le territoire national. Fort de ses principes
institutionnels en 1804, ce sont ces mêmes éléments qui précipiteront la chute
finale.










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