En finir avec les mythes sur l’Égypte ancienne

    D’Alexandre à César en passant par Napoléon et nos contemporains, l’Égypte fascine l’esprit humain. Les grandes pyramides, la vallée des rois, les obélisques et autres temples luxueux sont autant de trésors envoûtants et énigmatiques pour un Occident sans cesse impressionné par de telles constructions vieilles de cinq millénaires. Naturellement, fantasmes et affabulations accompagnent l’intérêt pour l’Égypte des pharaons ; influence extraterrestre, esclavage mis au service des pyramides, génie d’un peuple « noir » précurseur, sont autant de produits de l’imaginaire qui nuisent à la pensée historique à proprement parler. Effectivement, s’il nous est permis d’émettre tout genre de théories au nom des libertés fondamentales de pensée et d’expression, affirmer que ces productions intellectuelles soient vraies – documentaires et preuves douteuses à l’appui – n’aide en rien une profession de plus en plus décrédibilisée – les scientifiques experts de l’Égypte étant dépeints comme condescendants, méprisants voire comploteurs. De plus, le début du XXIème siècle voit l’influence croissante de l’indigénisme et du féminisme dans le débat scientifique, allant jusqu’à accuser Toutankhamon d’usurpateur patriarcal et machiste ainsi que l’Histoire de racisme car elle nierait la couleur de peau noire des Égyptiens. Face au complotisme et au négationnisme indigéniste comme féministe, revenons sur les mythes qui entourent l’ancienne Égypte.

Vue d'artiste du vaisseau spatial de Râ, le dieu-soleil dans le film Stargate, la porte des étoiles (1994)

Une civilisation bien trop avancée ?

    De toutes les constructions de l’Égypte ancienne, les pyramides sont définitivement les plus connues et admirées. Une centaine de ces édifices jalonnent encore le cours du Nil mais trois seulement sont omniprésentes dans l’imaginaire collectif mondial : les grandes pyramides de Gizeh, aux abords du Caire. Érigées sous le règne des pharaons de la Quatrième Dynastie (Khéops, Khephren et Mykérinos) au cours du XXVIème siècle préchrétien, ces bâtiments font l’objet de fantasmes et de théories toutes plus folles les unes que les autres dont la principale est leur construction par des extraterrestres…

    Comment expliquer un tel argument ? Pour les partisans de la thèse « alien », les techniques utilisées, la taille des pierres, la logistique déployée ainsi que les temps de construction courts (deux décennies pour la pyramide de Khéops) sont autant de faits contradictoires avec le niveau de développement de la civilisation égyptienne ; comment expliquer de telles constructions avec de simples outils comme le marteau et le burin ? Pour eux, aucun doute, une aide extérieure fut nécessaire. Cette logique trahit un raisonnement de plus en plus répandu dans le champ historique que nous pourrions qualifier de « mépris anachronique » ; une civilisation passée est nécessairement moins avancée technologiquement, donc incapable de réaliser ce que nous savons réaliser aujourd’hui, or si nous ne parvenons pas à reproduire les pyramides, les Égyptiens ne le pouvaient pas non plus. Outre l’incroyable arrogance déployée dans cette démonstration, ce mépris anachronique occulte le savoir-faire manuel des peuples passés ainsi que l’intelligence perdue de nos sociétés actuelles ; l’expertise nécessaire à la construction des cathédrales chrétiennes est aujourd’hui perdue, pourquoi n’en serait-il pas de même pour les pyramides d’Égypte ? Par le passé, il n’était pas rare de voir des poètes, écrivains ou orateurs retenir des milliers de vers sans effort dès lors qu’il s’agissait de sociétés aux traditions orales (la Grèce par exemple) – un aspect de l’intelligence humaine en perdition depuis la démocratisation de l’écriture.



Les méthodes de construction des grandes pyramides sont encore mystérieuses, mais rien d'impossible pour une civilisation d'experts du travail de la pierre et de la logistique. 

    En somme, les Égyptiens de l’Antiquité n’étaient pas moins avancés ou moins intelligents que nous ; leur technicité, leur intelligence et leurs savoir-faire étaient différents et employés d’une manière totalement étrangère à nos considérations actuelles. Si les méthodes exactes de construction des pyramides nous sont encore inconnues, il n’en demeure pas moins que beaucoup de manipulations sont en œuvre auprès du grand public visé par des documentaires se voulant parole d’évangile. Ainsi, il n’est pas rare de voir des cadrages tronqués ou des exemples méticuleusement choisis pour conforter une théorie qu’une expérience plus étendue réfuterait ; c’est le cas de la taille des pierres, si fine, régulière et précise qu’elle n’aurait pu être faite autrement qu’au laser… Or, aucun plan entier ni aucun comptage exhaustif ne vient confirmer cette théorie mis à part un argument d’autorité apporté par une simple « voix-off ».

Finalement, et jusqu’à preuve du contraire, aucune intervention « alien » n’aurait été requise pour la construction des pyramides qui émerveillent d’autant plus qu’elles sont le fruit d’un effort entièrement humain – témoin d’un génie technique insoupçonné de l’Homme.

Du montage grossier aux titres de presse sensationnels, tout est permis pour discréditer égyptologues et anciens Egyptiens eux-mêmes...

Comment caractériser l’esclavage en Égypte ancienne ?

    Un autre sujet de discorde afférent à la construction des pyramides est la place des esclaves dans cette entreprise. S’il est difficile d’imaginer de tels travaux sans une main-d’œuvre servile, les textes retrouvés par les égyptologues confirment l’absence d’esclaves car la notion même d’esclavage au sens gréco-romain du terme n’existait pas encore.

    Dans l’Égypte ancienne, la majorité paysanne était libre mais soumise à un système de corvées réglementé par le droit royal comme local. Du fait des crues cycliques du Nil, la population était employée dans des travaux au profit de Pharaon ou de la collectivité proche. Loin d’être maltraités, ces ouvriers temporaires étaient bien nourris, enterrés avec dignité s’ils venaient à mourir sur un chantier, et bien rémunérés. Nous pouvons raisonnablement penser que ce respect et ce traitement augmentèrent la productivité d’Égyptiens. De plus, l’Égypte pharaonique démontre l’existence de véritables maîtres et experts en construction comme en logistique, traités avec tous les respects dus à leurs rangs – en témoignent jusque des pyramides et temples en leur honneur. Dès lors, il est raisonnable d’affirmer que les grands travaux engagés par les pharaons de l’Ancien Empire sont le fruit d’hommes libres et d’ouvriers qualifiés experts en leurs domaines de compétences.

Entre leur dévotion à Pharaon, leur bon traitement et leur expertise, les ouvriers n'avaient sans doute pas besoin de coups de fouets pour gagner en productivité.

    Pour autant, peut-on considérer que l’Égypte ancienne ne pratiquait pas l’esclavage ? Dans les faits, cette pratique telle que nous l’appréhendons, reste anecdotique avant la chute de l’Ancien Empire vers 2200 de l’ère préchrétienne ; quand l’anarchie s’empara du royaume, l’esclavage commença à se répandre. Sous le Nouvel Empire, entre -1600 et -1100, c’était devenu une pratique courante du fait de l’expansionnisme égyptien vers la Palestine, la Syrie ou la Nubie. L’exemple le plus connu nous sert ici d’argument ; l’esclavage des Hébreux relaté par l’Ancien Testament.

    Si l’esclavage n’a pas servi à la construction des pyramides, il convient ainsi de rappeler que l’Égypte ne fit pas exception par rapport aux autres civilisations dans son rapport à la servilité, une pratique que le pays n’abandonnera de facto qu’au XXème siècle sous l’influence britannique – Le Caire ayant été un pôle majeur de la traite arabo-musulmane depuis le VIIème siècle.

Marché aux esclaves du Caire vers 1845-1849 (David Roberts).

Une Égypte machiste et patriarcale ?

    Dans un documentaire diffusé en 2018, la chaîne franco-allemande Arte affirmait que le légendaire trésor de Toutankhamon aurait été le fruit d’une usurpation patriarcale destinée à effacer sa sœur des mémoires collectives. S’il n’était pas rare de faire effacer les noms de souverains du passé pour les punir de crimes (Akhénaton en est l’exemple parfait du fait de son « hérésie »), peut-on pour autant parler de machisme et de mépris des femmes dans la société égyptienne antique ?

    Comme pour les partisans des « anciens astronautes », le néo-féminisme n’hésite pas à faire preuve d’anachronisme et de mépris envers la civilisation égyptienne passée, considérant que le progrès ne peut être qu’à sens unique. Quelle était la réalité de la condition féminine en Égypte au temps des pharaons ?

D’abord, la loi du roi établit qu’hommes et femmes sont égaux en droit contrairement à toutes les idées reçues de notre siècle ; une femme peut gérer un patrimoine et même une « entreprise ». Aucune profession ne lui est interdite, ainsi retrouve-t-on des médecins, des prêtresses, et même des rôles politiques majeurs. Le divorce est autorisé, qu’il soit d’initiative masculine ou féminine. Toutefois, la société égyptienne ne saurait nier les particularités propres à chaque sexe et instaure des règles d’équité comme de complémentarité.

Ensuite, les femmes jouaient un rôle politique équivalent à celui des hommes tant dans la haute fonction publique. Certaines sont même devenues reines comme Nitocris dès la VIème dynastie ou Hatchepsout (XVIIIème dynastie). D’autres, bien que n’exerçant pas le pouvoir directement, auront une influence majeure sur la politique de leurs époux comme Néfertiti (Akhénaton) ou Néfertari (Ramsès II).

Célèbre buste de Néfertiti, épouse royale d'Akhénaton (v. 1345 AEC)

    Cette place n’est pas sans lien avec l’importance sociale de la religion qui donne au sang royal un rang incomparable, ce qui profita à certaines femmes bénéficiant ainsi de la légitimité du sang auprès des administrés. Loin des représentations traditionnelles, l’Égypte surprend par sa modernité et l’égalité en droit des individus des deux sexes – peu étonnant cependant pour qui ne verse pas dans l’idéologie pure, simpliste et manichéenne.

Hatchepsout (1508-1457 AEC) fut l'une des reines les plus puissantes de l'Histoire humaine. 

Portrait-robot d’un Égyptien de l’Antiquité

    Un « documentaire » pseudoscientifique français datant de 2019 (Grande Pyramide K 2019) avance une théorie selon laquelle les Égyptiens de l’Antiquité étaient noirs de peau faisant d’eux une civilisation ultra-avancée que la colonisation et l’égocentrisme (osons le racisme) européens auraient contribué à dissimuler : « l’Égypte nègre ». Alors qu’un an plus tôt sortait au cinéma le film américain Black Panther, faisant l’apologie d’un pays africain supérieur aux autres civilisations du monde, peut-on réellement considérer l’Égypte des pharaons comme le Wakanda de l’Histoire ?

    D’abord, les Égyptiens de l’Antiquité n’étaient ni « blancs » ni « noirs » mais semblables aux populations berbères à la peau mate et aux yeux clairs. Une distinction est clairement opérée entre les Égyptiens et les autres peuples qui l’environnent ; dans l’art représentatif, qu’il orne les temples ou les murs des pyramides, les Égyptiens se représentaient bruns avec une distinction sexuée – les hommes étaient représentés brun-rouges, les femmes ocres. Au sud du royaume, les Nubiens et Soudanais étaient représentés noirs. Cette différence permet de statuer rapidement sur la véritable couleur de peau des Égyptiens, d’ailleurs semblable à celle des Égéens (Grecs).

Reconstitution moderne des morphotypes employés sous l'Egypte ancienne pour représenter les différents peuples ; nous y retrouvons les Nubiens (centre-gauche) et les Egyptiens (inférieur-gauche). 

    Mais qu’en était-il des « pharaons noirs » qui sont pourtant bien présents dans l’histoire égyptienne antique ? Il s’avère que ce terme n’est applicable qu’à une seule dynastie royale qui fut d’ailleurs l’une des dernières avant l’occupation perse de l’Égypte, la XXVème dynastie. Celle-ci était composée de monarques nubiens originaires du royaume septentrional de Napata et règnera durant un siècle sur un pays divisé et déclinant. Comme les Grecs après eux, les Nubiens vont respecter la religion égyptienne traditionnelle et multiplieront les mains tendues à la population dans le but de garantir un contrôle politique fort sur le Nil. Si ce siècle nubien fut prospère d’un point de vue culturel et artistique, le royaume d’Égypte n’est déjà plus que l’ombre de lui-même, accusant les premières défaites face à l’Empire perse.

    En somme, l’Égypte ancienne n’a jamais été un « royaume noir » comme voudrait le faire croire les charlatans et les indigénistes du XXIème siècle. Sa population était quasi-uniquement constituée d’habitants à la peau brune, ce qui n’empêchât pas cependant la présence de Nubiens et autres ethnicités au sein d’institutions comme l’armée ou l’administration. Appréciés du peuple, les Nubiens de la XXVème dynastie permirent un regain de puissance et de prospérité, sorte de chant du cygne face à la montée de l’Empire perse ; mais cette « parenthèse » d’un siècle ne doit pas masquer trois millénaires de règnes indigènes. L’importance de ce débat ne tient finalement qu’à une nouvelle lutte idéologique venant d’un indigénisme révisionniste inculte de la réalité historique et qui masque un véritable racisme intellectuel car plaçant la « race » au centre des considérations politiques comme historiques.

L'espace d'un siècle, au crépuscule de l'Empire égyptien, le pays fut gouverné par les Nubiens et ce ne fut un secret pour personne...

L’Égypte, éternel sujet de luttes idéologiques

    George Orwell, écrivain britannique du XXème siècle, disait dans son œuvre 1984 : « Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé ». L’Égypte n’échappe pas à cette réécriture de l’Histoire par un Occident progressiste, féministe et indigéniste ; pire, étant donnée son importante influence sur l’imaginaire collectif, elle est un champ de bataille où l’idéologie l’emporte sur les faits scientifiques.

    Non, les Égyptiens n’ont pas eu besoin d’extraterrestres ni d’esclaves pour construire leurs pyramides car leur savoir-faire et leurs maîtrises techniques, oubliés depuis lors, étaient suffisants. Non, les Égyptiens n’étaient pas machistes ou « patriarcaux » aux vues de la grande liberté des femmes dans cette société agricole prospère. Non, les Égyptiens n’étaient pas une civilisation noire avancée que le colonialisme et le racisme blancs aurait contribué à nier.

    Au-delà des anachronismes et des erreurs morales, l’Égypte surprend et fascine toujours plus. Chaque découverte est l’occasion d’un émerveillement mondial, mais ce sentiment, cette sympathie ou cet attrait ne doivent en aucun cas être instrumentalisés par de quelconques arnaqueurs, charlatans et idéologues en mal de conversion. Comme toute époque historique, celle de l’Égypte pharaonique doit être étudiée avec une nécessaire suspension de la morale contemporaine et des idées de notre temps sans quoi il est impossible d’en comprendre la beauté et la complexité…

Le Temple d'Abou Simbel : difficile pour un Occident cherchant à oublier son passé d'appréhender l'Egypte dans toute sa complexité et sa réalité.


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