En finir avec les mythes sur l’Égypte ancienne
D’Alexandre à César en passant par Napoléon et nos contemporains, l’Égypte fascine l’esprit humain. Les grandes pyramides, la vallée des rois, les obélisques et autres temples luxueux sont autant de trésors envoûtants et énigmatiques pour un Occident sans cesse impressionné par de telles constructions vieilles de cinq millénaires. Naturellement, fantasmes et affabulations accompagnent l’intérêt pour l’Égypte des pharaons ; influence extraterrestre, esclavage mis au service des pyramides, génie d’un peuple « noir » précurseur, sont autant de produits de l’imaginaire qui nuisent à la pensée historique à proprement parler. Effectivement, s’il nous est permis d’émettre tout genre de théories au nom des libertés fondamentales de pensée et d’expression, affirmer que ces productions intellectuelles soient vraies – documentaires et preuves douteuses à l’appui – n’aide en rien une profession de plus en plus décrédibilisée – les scientifiques experts de l’Égypte étant dépeints comme condescendants, méprisants voire comploteurs. De plus, le début du XXIème siècle voit l’influence croissante de l’indigénisme et du féminisme dans le débat scientifique, allant jusqu’à accuser Toutankhamon d’usurpateur patriarcal et machiste ainsi que l’Histoire de racisme car elle nierait la couleur de peau noire des Égyptiens. Face au complotisme et au négationnisme indigéniste comme féministe, revenons sur les mythes qui entourent l’ancienne Égypte.
Une
civilisation bien trop avancée ?
De toutes les
constructions de l’Égypte ancienne, les pyramides sont définitivement les plus
connues et admirées. Une centaine de ces édifices jalonnent encore le cours du
Nil mais trois seulement sont omniprésentes dans l’imaginaire collectif mondial :
les grandes pyramides de Gizeh, aux abords du Caire. Érigées sous le règne des
pharaons de la Quatrième Dynastie (Khéops, Khephren et Mykérinos) au cours du
XXVIème siècle préchrétien, ces bâtiments font l’objet de fantasmes
et de théories toutes plus folles les unes que les autres dont la principale est
leur construction par des extraterrestres…
Comment expliquer
un tel argument ? Pour les partisans de la thèse « alien », les
techniques utilisées, la taille des pierres, la logistique déployée ainsi que
les temps de construction courts (deux décennies pour la pyramide de Khéops) sont
autant de faits contradictoires avec le niveau de développement de la
civilisation égyptienne ; comment expliquer de telles constructions avec
de simples outils comme le marteau et le burin ? Pour eux, aucun doute,
une aide extérieure fut nécessaire. Cette logique trahit un raisonnement de
plus en plus répandu dans le champ historique que nous pourrions qualifier
de « mépris anachronique » ; une civilisation passée est
nécessairement moins avancée technologiquement, donc incapable de réaliser ce
que nous savons réaliser aujourd’hui, or si nous ne parvenons pas à reproduire
les pyramides, les Égyptiens ne le pouvaient pas non plus. Outre l’incroyable
arrogance déployée dans cette démonstration, ce mépris anachronique occulte le
savoir-faire manuel des peuples passés ainsi que l’intelligence perdue de nos
sociétés actuelles ; l’expertise nécessaire à la construction des cathédrales
chrétiennes est aujourd’hui perdue, pourquoi n’en serait-il pas de même pour
les pyramides d’Égypte ? Par le passé, il n’était pas rare de voir des
poètes, écrivains ou orateurs retenir des milliers de vers sans effort dès lors
qu’il s’agissait de sociétés aux traditions orales (la Grèce par exemple) – un
aspect de l’intelligence humaine en perdition depuis la démocratisation de
l’écriture.
En somme, les Égyptiens de l’Antiquité n’étaient pas moins avancés ou moins intelligents que nous ; leur technicité, leur intelligence et leurs savoir-faire étaient différents et employés d’une manière totalement étrangère à nos considérations actuelles. Si les méthodes exactes de construction des pyramides nous sont encore inconnues, il n’en demeure pas moins que beaucoup de manipulations sont en œuvre auprès du grand public visé par des documentaires se voulant parole d’évangile. Ainsi, il n’est pas rare de voir des cadrages tronqués ou des exemples méticuleusement choisis pour conforter une théorie qu’une expérience plus étendue réfuterait ; c’est le cas de la taille des pierres, si fine, régulière et précise qu’elle n’aurait pu être faite autrement qu’au laser… Or, aucun plan entier ni aucun comptage exhaustif ne vient confirmer cette théorie mis à part un argument d’autorité apporté par une simple « voix-off ».
Finalement, et jusqu’à preuve du contraire, aucune
intervention « alien » n’aurait été requise pour la construction des
pyramides qui émerveillent d’autant plus qu’elles sont le fruit d’un effort
entièrement humain – témoin d’un génie technique insoupçonné de l’Homme.
Comment
caractériser l’esclavage en Égypte ancienne ?
Un autre sujet de
discorde afférent à la construction des pyramides est la place des esclaves
dans cette entreprise. S’il est difficile d’imaginer de tels travaux sans une
main-d’œuvre servile, les textes retrouvés par les égyptologues confirment
l’absence d’esclaves car la notion même d’esclavage au sens gréco-romain du
terme n’existait pas encore.
Dans l’Égypte ancienne, la majorité paysanne était libre mais soumise à un système de corvées réglementé par le droit royal comme local. Du fait des crues cycliques du Nil, la population était employée dans des travaux au profit de Pharaon ou de la collectivité proche. Loin d’être maltraités, ces ouvriers temporaires étaient bien nourris, enterrés avec dignité s’ils venaient à mourir sur un chantier, et bien rémunérés. Nous pouvons raisonnablement penser que ce respect et ce traitement augmentèrent la productivité d’Égyptiens. De plus, l’Égypte pharaonique démontre l’existence de véritables maîtres et experts en construction comme en logistique, traités avec tous les respects dus à leurs rangs – en témoignent jusque des pyramides et temples en leur honneur. Dès lors, il est raisonnable d’affirmer que les grands travaux engagés par les pharaons de l’Ancien Empire sont le fruit d’hommes libres et d’ouvriers qualifiés experts en leurs domaines de compétences.
Pour autant,
peut-on considérer que l’Égypte ancienne ne pratiquait pas l’esclavage ?
Dans les faits, cette pratique telle que nous l’appréhendons, reste anecdotique
avant la chute de l’Ancien Empire vers 2200 de l’ère préchrétienne ; quand
l’anarchie s’empara du royaume, l’esclavage commença à se répandre. Sous le
Nouvel Empire, entre -1600 et -1100, c’était devenu une pratique courante du
fait de l’expansionnisme égyptien vers la Palestine, la Syrie ou la Nubie.
L’exemple le plus connu nous sert ici d’argument ; l’esclavage des Hébreux
relaté par l’Ancien Testament.
Si l’esclavage n’a
pas servi à la construction des pyramides, il convient ainsi de rappeler que
l’Égypte ne fit pas exception par rapport aux autres civilisations dans son
rapport à la servilité, une pratique que le pays n’abandonnera de facto
qu’au XXème siècle sous l’influence britannique – Le Caire ayant été
un pôle majeur de la traite arabo-musulmane depuis le VIIème siècle.
Une
Égypte machiste et patriarcale ?
Dans un
documentaire diffusé en 2018, la chaîne franco-allemande Arte affirmait que le légendaire
trésor de Toutankhamon aurait été le fruit d’une usurpation patriarcale
destinée à effacer sa sœur des mémoires collectives. S’il n’était pas rare de
faire effacer les noms de souverains du passé pour les punir de crimes (Akhénaton
en est l’exemple parfait du fait de son « hérésie »), peut-on pour
autant parler de machisme et de mépris des femmes dans la société égyptienne
antique ?
Comme pour les partisans des « anciens astronautes »,
le néo-féminisme n’hésite pas à faire preuve d’anachronisme et de mépris envers
la civilisation égyptienne passée, considérant que le progrès ne peut être qu’à
sens unique. Quelle était la réalité de la condition féminine en Égypte au
temps des pharaons ?
D’abord, la loi du roi établit
qu’hommes et femmes sont égaux en droit contrairement à toutes les idées reçues
de notre siècle ; une femme peut gérer un patrimoine et même une
« entreprise ». Aucune profession ne lui est interdite, ainsi
retrouve-t-on des médecins, des prêtresses, et même des rôles politiques
majeurs. Le divorce est autorisé, qu’il soit d’initiative masculine ou
féminine. Toutefois, la société égyptienne ne saurait nier les particularités
propres à chaque sexe et instaure des règles d’équité comme de complémentarité.
Ensuite, les femmes jouaient un rôle politique équivalent à
celui des hommes tant dans la haute fonction publique. Certaines sont même
devenues reines comme Nitocris dès la VIème dynastie ou Hatchepsout
(XVIIIème dynastie). D’autres, bien que n’exerçant pas le pouvoir
directement, auront une influence majeure sur la politique de leurs époux comme
Néfertiti (Akhénaton) ou Néfertari (Ramsès II).
Cette place n’est
pas sans lien avec l’importance sociale de la religion qui donne au sang royal
un rang incomparable, ce qui profita à certaines femmes bénéficiant ainsi de la
légitimité du sang auprès des administrés. Loin des représentations
traditionnelles, l’Égypte surprend par sa modernité et l’égalité en droit des
individus des deux sexes – peu étonnant cependant pour qui ne verse pas dans
l’idéologie pure, simpliste et manichéenne.
Portrait-robot
d’un Égyptien de l’Antiquité
Un « documentaire »
pseudoscientifique français datant de 2019 (Grande Pyramide K 2019) avance
une théorie selon laquelle les Égyptiens de l’Antiquité étaient noirs de peau faisant
d’eux une civilisation ultra-avancée que la colonisation et l’égocentrisme (osons
le racisme) européens auraient contribué à dissimuler : « l’Égypte
nègre ». Alors qu’un an plus tôt sortait au cinéma le film américain Black
Panther, faisant l’apologie d’un pays africain supérieur aux autres civilisations
du monde, peut-on réellement considérer l’Égypte des pharaons comme le Wakanda
de l’Histoire ?
D’abord, les
Égyptiens de l’Antiquité n’étaient ni « blancs » ni « noirs »
mais semblables aux populations berbères à la peau mate et aux yeux clairs. Une
distinction est clairement opérée entre les Égyptiens et les autres peuples qui
l’environnent ; dans l’art représentatif, qu’il orne les temples ou les
murs des pyramides, les Égyptiens se représentaient bruns avec une distinction
sexuée – les hommes étaient représentés brun-rouges, les femmes ocres. Au sud
du royaume, les Nubiens et Soudanais étaient représentés noirs. Cette différence
permet de statuer rapidement sur la véritable couleur de peau des Égyptiens, d’ailleurs
semblable à celle des Égéens (Grecs).
Mais qu’en
était-il des « pharaons noirs » qui sont pourtant bien présents
dans l’histoire égyptienne antique ? Il s’avère que ce terme n’est
applicable qu’à une seule dynastie royale qui fut d’ailleurs l’une des
dernières avant l’occupation perse de l’Égypte, la XXVème dynastie.
Celle-ci était composée de monarques nubiens originaires du royaume septentrional
de Napata et règnera durant un siècle sur un pays divisé et déclinant. Comme les
Grecs après eux, les Nubiens vont respecter la religion égyptienne traditionnelle
et multiplieront les mains tendues à la population dans le but de garantir un
contrôle politique fort sur le Nil. Si ce siècle nubien fut prospère d’un point
de vue culturel et artistique, le royaume d’Égypte n’est déjà plus que l’ombre
de lui-même, accusant les premières défaites face à l’Empire perse.
En somme, l’Égypte
ancienne n’a jamais été un « royaume noir » comme voudrait le faire
croire les charlatans et les indigénistes du XXIème siècle. Sa
population était quasi-uniquement constituée d’habitants à la peau brune, ce
qui n’empêchât pas cependant la présence de Nubiens et autres ethnicités au
sein d’institutions comme l’armée ou l’administration. Appréciés du peuple, les
Nubiens de la XXVème dynastie permirent un regain de puissance et de
prospérité, sorte de chant du cygne face à la montée de l’Empire perse ;
mais cette « parenthèse » d’un siècle ne doit pas masquer trois
millénaires de règnes indigènes. L’importance de ce débat ne tient finalement
qu’à une nouvelle lutte idéologique venant d’un indigénisme révisionniste inculte
de la réalité historique et qui masque un véritable racisme intellectuel car plaçant
la « race » au centre des considérations politiques comme
historiques.
L’Égypte,
éternel sujet de luttes idéologiques
George Orwell, écrivain
britannique du XXème siècle, disait dans son œuvre 1984 : « Celui
qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du
présent a le contrôle du passé ». L’Égypte n’échappe pas à cette
réécriture de l’Histoire par un Occident progressiste, féministe et indigéniste ;
pire, étant donnée son importante influence sur l’imaginaire collectif, elle
est un champ de bataille où l’idéologie l’emporte sur les faits scientifiques.
Non, les Égyptiens
n’ont pas eu besoin d’extraterrestres ni d’esclaves pour construire leurs
pyramides car leur savoir-faire et leurs maîtrises techniques, oubliés depuis
lors, étaient suffisants. Non, les Égyptiens n’étaient pas machistes ou « patriarcaux »
aux vues de la grande liberté des femmes dans cette société agricole prospère.
Non, les Égyptiens n’étaient pas une civilisation noire avancée que le
colonialisme et le racisme blancs aurait contribué à nier.
Au-delà des
anachronismes et des erreurs morales, l’Égypte surprend et fascine toujours plus.
Chaque découverte est l’occasion d’un émerveillement mondial, mais ce sentiment,
cette sympathie ou cet attrait ne doivent en aucun cas être instrumentalisés par
de quelconques arnaqueurs, charlatans et idéologues en mal de conversion. Comme
toute époque historique, celle de l’Égypte pharaonique doit être étudiée avec
une nécessaire suspension de la morale contemporaine et des idées de notre temps
sans quoi il est impossible d’en comprendre la beauté et la complexité…










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