En finir avec les mythes sur Napoléon Bonaparte
Le 5 mai 2021, la France commémorait la mort de Napoléon Bonaparte, général de la République, Premier consul et empereur. S’il demeure le Français (et le personnage historique) le plus connu au monde ; sa figure, son héritage et son œuvre politique comme personnelle font l’objet de débats et polémiques viscérales tant en France qu’ailleurs. Déjà de son vivant, il était conspué par les uns, adulé par les autres. Aujourd’hui, il est tout particulièrement la cible d’un mouvement négationniste de plus en plus dominant : la cancel culture (fr : culture de l’effacement) affiliée au progressisme occidental. De « pourfendeur de la Révolution » ou « ennemi de la royauté ancestrale », voilà que l’Empereur est devenu le pire meurtrier militaire, un conquérant nationaliste assoiffé de sang, le plus grand misogyne du XIXème siècle ou encore un raciste pour avoir rétabli l’esclavage dans les colonies d’Amérique. Au-delà de ces superlatifs qui trahissent la faute historique primordiale d’anachronisme, l’idéologie antinationale, mondialiste et pacifiste s’illustre remarquablement. À l’inverse, comme un cri du cœur, nombreux sont ceux – en France et ailleurs – qui encensent l’œuvre et les réalisations de Napoléon au point de verser dans la naïveté la plus totale.
Qui était vraiment Napoléon et quelle fut réellement la
nature de ses réalisations ?
Le
pourfendeur de la République et de la Révolution ?
Avant les
polémiques du XXIème siècle, Napoléon Bonaparte fut l’objet
d’attaques politiques et personnelles qui incarnent à merveille le contexte
tumultueux de la France postrévolutionnaire. Né de la Révolution, le
républicanisme ne lui pardonne pas son coup d’État ainsi que la transformation
de la Première République en empire. Tout au long de son action politique, Napoléon
sera confronté à une vive opposition républicaine incarnée par la haute
bourgeoisie d’affaires (banques, négoce international, industriels…) qui lui
reproche son administration centralisatrice, la réduction des libertés
individuelles au profit de l’ordre public ainsi que la censure de la presse.
Ajoutons à cela l’opposition vis-à-vis des taxes et impôts, des guerres à
répétition ainsi que de l’étatisme affiché par le régime napoléonien. Le
principal combat du Premier consul devenu empereur sera alors de rallier cette
bourgeoisie, sans succès – cette même bourgeoisie accueillera plutôt avec
ferveur la Charte de Louis XVIII.
En France, la
haute bourgeoisie est traditionnellement issue des provinces et tournée vers le
monde du fait de ses activités économiques mais aussi culturelles. Sous la
Révolution, elle forme la majeure partie des Girondins qui sont partisans d’un
régime libéral et décentralisé, s’opposant ainsi aux Jacobins centralisateurs
et sociaux (où se massent les membres de la petite bourgeoisie). Avec le
Directoire (1795-1799), qui suit la Terreur jacobine, la haute bourgeoisie
recouvre le pouvoir politique sans toutefois réussir à instaurer l’ordre ou à
se légitimer. Ainsi, le nouveau régime peine à se maintenir, recourant aux
coups d’État à la moindre élection perdue ou défavorable. La
« République » n’est alors qu’un mot vidé de tout sens et les
craintes populaires colportent des complots de restauration monarchique au
profit de Louis de Provence, frère du roi Louis XVI et futur Louis XVIII. Nous
savons aujourd’hui que les membres influents du Directoire complotaient pour
restaurer la royauté en échange de places avantageuses dans la nouvelle
administration ou de grandes sommes d’argent comme Paul Barras – député et
directeur.
C’est dans ce
contexte que le général Bonaparte, revenu d’Égypte où le Directoire l’avait
expédié pensant s’en débarrasser, lance son fameux coup d’État du 18 brumaire
an VIII (9 novembre 1799). La République et les acquis révolutionnaires
furent-ils assassinés pour autant à ce moment-là ? Rien n’est moins
sûr malgré les déclarations du Premier consul Bonaparte lui-même qui prétend
« terminer » la Révolution. En réalité, Napoléon revendique
l’héritage de l’Assemblée nationale constituante tout en rejetant les excès de
la Convention comme du Directoire. En cela, il ne remet en cause ni la Déclaration
des droits de l’Homme et du Citoyen ni l’abolition des privilèges ; au
contraire, il sanctuarise ces avancées révolutionnaires via ses masses de
granit.
Le Consulat et l’Empire sont les héritiers de la Révolution en cela que
ce sont des régimes politiques résolument modernes ; au despotisme
éclairé de Voltaire est associée la volonté générale de Rousseau. La
France napoléonienne est ainsi le porte-étendard européen des Lumières qu’elle
souhaite universelles.
Mais il perçoit la fragilité d’un
pays ravagé par la guerre civile, les famines et les privations : pour
protéger les avancées révolutionnaires et philosophiques, il faut à la France
un régime puissant et des institutions solides. C’est ainsi que naissent les masses
de granit que furent la Banque de France, le franc germinal, le
baccalauréat, les lycées, les préfets, la légion d’Honneur, le Code civil, etc.
Enfin, il convient d’apporter une stabilité politique et étatique
alors que la mort de Louis XVI démontra l’échec du régime républicain et de son
refus de la personnalisation du pouvoir. C’est pourquoi Napoléon deviendra
empereur – non par mégalomanie, mais par nécessité de remplacer le
« corps du roi ».
Napoléon,
la royauté et les monarchistes
Napoléon Bonaparte, en devenant empereur des Français, aurait
consacré la Révolution en lui donnant un cadre politique et institutionnel
stable comme délimité. Nous comprenons déjà l’hostilité naturelle des royalistes
français envers cet homme qui, bien que dénonçant les excès sanguinaires de la
Révolution, se réclame de la modernité. Pourtant, l’Empire est bien un régime
dynastique héréditaire articulé autour de principes et lois coutumières
anciennes déjà présentes sous l’Ancien Régime comme l’exclusion des femmes à la
succession (leg de la guerre de Cent-Ans) ou la primogéniture (leg des premiers
Capétiens).
De même, Napoléon reprend à son compte la cérémonie du sacre
en lui donnant Paris comme nouveau siège et non plus Reims. Le souverain
incarne la Nation et doit assurer le bonheur et la prospérité de son peuple –
des principes bien connus des rois de France d’antan. Mais alors, pourquoi une
telle haine envers l’Empereur ?
La réponse est à
chercher au sein de la noblesse française émigrée et des monarchies européennes
en guerre contre la France à cause de la Révolution. Il convient de rappeler
qu’au moment-même du sacre de Napoléon en Notre-Dame de Paris, le comte de
Provence revendique le trône de France en sa qualité de frère du défunt Louis
XVI. C’est la lutte inévitable entre deux légitimités ; l’une, « naturelle »
car établie dans le pays depuis mille ans, l’autre, soutenue par le peuple
(plébiscites), les victoires militaires et le culte du mérite contre les
privilèges.
Au-delà des
querelles dynastiques somme toute habituelles au cours de l’histoire de
France ; un nouveau pouvoir remplaçant le précédent devenu faible et
décrédibilisé, Napoléon a bel et bien restauré la monarchie en France avant
même la Restauration à proprement parler. Bien sûr, il lui fallut
préférer le titre d’empereur à celui de roi devenu trop
impopulaire – ce qui n’était pas pour déplaire l’admirateur de la Rome antique
qu’il était comme nombre d’Hommes de son temps – mais il réussît là où Louis
XVI échoua : réaliser un compromis entre l’histoire royale millénaire et
les aspirations nouvelles de la société moderne. Là est l’Empire ; un
compromis politique et historique devant concilier la Révolution et ses acquis
à la nature politique profonde du pays, attaché à la figure paternelle et
fédératrice du souverain. En cela, notre Cinquième République n’est pas si
différente du Premier Empire dans l’esprit tout du moins.
Un
conquérant nationaliste assoiffé de sang et d’expansion ?
Devant les nobles
romains qu’il rançonnait, le chef gaulois Brennus affirmait : « malheur
aux vaincus ». Une autre expression devenue populaire voudrait que
« l’histoire soit écrite par les vainqueurs » selon les termes de
l’écrivain Robert Brasillach ; il en va de même pour Napoléon Ier.
Dès sa défaite finale de Waterloo, ses conquêtes et gloires sont ternies par un
discours continental issu de la propagande britannique ; pour les
vainqueurs du congrès de Vienne, l’Empereur serait un « ogre » assoiffé
de sang et de conquêtes, un antéchrist.
De nos jours, ce
mythe car il s’agit d’un fantasme, est très répandu en France et en Europe.
Pour le négationnisme progressiste, Napoléon aurait été le père spirituel
d’Adolf Hitler, un ennemi de la paix et de l’unité européenne – Union qui
refusât de commémorer le bicentenaire de l’Empereur. Quid de la réalité
historique ?
Napoléon Bonaparte
hérite d’un contexte géopolitique et militaire complexe. En 1792, la France
révolutionnaire avait déclaré la guerre au Saint-Empire, alors dirigé par
l’Autriche, ainsi qu’à la Prusse sur proposition de Louis XVI dans une
tentative maladroite de recouvrer ses anciennes prérogatives. Le roi déchu, sa
tête séparée de son corps, toute l’Europe s’était alors liguée contre Paris pour
mettre un terme à une ferveur que les monarchies estimaient mortelle. Malgré
une désorganisation évidente, la France républicaine parvint à réaliser le rêve
des Bourbons : l’annexion des Pays-Bas autrichiens (rive gauche du Rhin) ;
les « frontières naturelles » étaient atteintes (Rhin, Alpes,
Pyrénées). Toutefois, cette mainmise ne tarda pas à inquiéter le Royaume-Uni
pour qui l’hégémonie d’une nation en Europe – quelle qu’elle soit – est une
menace capitale pour son commerce comme pour sa sécurité. Si les nations
continentales étaient disposées à faire la paix en acceptant les frontières
naturelles, Londres exigeait en permanence la libération des Pays-Bas –
appliquant à la lettre l’un des principes fondamentaux des traités de
Westphalie : l’équilibre des puissances comme gage de paix en Europe.
Entre 1799 et
1815, la France napoléonienne participa à une dizaine de conflits armés en
Europe et dans le monde. De ces guerres, seules deux peuvent être considérées
comme offensives ou agressives : l’intervention espagnole (1808-1814) et l’expédition
de Russie (1812). Pour ces deux théâtres d’opérations, l’agression initiale fut
française mais quant aux autres coalitions et attaques, elles sont le fait
d’une volonté répétée et affirmée du Royaume-Uni de détruire l’hégémonie
française sur le Vieux-Continent. Ainsi, la Troisième Coalition (1805) doit
détourner le regard napoléonien d’une invasion de l’archipel britannique grâce
à l’ouverture d’un front oriental commun par Vienne et Saint-Pétersbourg. La
coalition suivante fait état d’une déclaration de guerre originaire de Prusse,
inquiétée par la création de la Confédération du Rhin à ses frontières
occidentales. La Cinquième Coalition (1809) doit là aussi profiter du
« bourbier espagnol » pour écarteler la Grande Armée entre Orient et
Occident. Enfin, les Sixième et Septième coalitions (1813-1815) n’ont pour
autre objectif que de déposer l’Empereur au profit des Bourbons et de la
monarchie traditionnelle – profitant de l’échec militaire en Russie.
Quid des
élargissements territoriaux ? Il est vrai que la France vit son territoire
s’agrandir sous le règne de Napoléon. Toutefois, ces annexions sont à intégrer
au plan impérial de « blocus continental » ; privée de
toute marine après le fiasco de Trafalgar, la France ne dispose pas des
capacités lui permettant de vaincre le Royaume-Uni frontalement. Il convient
donc pour Paris d’asphyxier l’économie britannique en imposant un blocus à tous
les pays européens. Nous comprenons mieux alors l’annexion de provinces comme
l’Illyrie (seul accès à la mer et donc au commerce naval des Autrichiens),
l’intervention en Espagne (vers le Portugal initialement) ou encore la
démonstration de force vis-à-vis de la Russie afin de faire cesser le commerce
avec Londres.
Finalement, ce qui
est reproché à Napoléon est moins d’avoir fait des guerres que de les avoir gagnés
car il convient de rappeler que pendant vingt ans, l’empereur des Français a
dominé les champs de bataille d’Europe grâce à un génie stratégique et surtout
tactique inédit. Des décennies après sa mort, et jusqu’à la Seconde Guerre
mondiale, sa pensée militaire va ainsi continuer d’irriguer les doctrines
guerrières d’Europe – de l’offensive à outrance à la guerre-éclair mécanisée.
Napoléon et
les femmes
Le
néo-féminisme contemporain reproche la misogynie de Napoléon Bonaparte ;
l’accusant de faire régresser le droit des femmes de plusieurs siècles. C’est
vrai. Le Code civil est très clair à ce sujet : les femmes sont
d’éternelles mineures qui passent de la tutelle paternelle à celle du mari puis
à l’autorité des fils. Toutefois, il serait hypocrite est intellectuellement
malhonnête d’attribuer la seule responsabilité de cette pensée à Bonaparte.
D’abord, rappelons
que le Code civil est un projet révolutionnaire que seule la stabilité
napoléonienne permît de faire naître. En soit, c’est un héritage fondamental
des Lumières françaises qui affichent une méfiance teintée de mépris envers la
gent féminine. Comment expliquer ce sentiment unanimement partagé par les
hommes de lettres et d’esprit du XVIIIème siècle ?
Depuis le règne de
Louis XIV, la cour du roi de France s’est transformée en gigantesque
représentation poudrée ; les complots et les intrigues qui se déroulaient
auparavant en province prennent désormais place dans l’environnement feutré et
doré de Versailles. Dans ce monde où « faire la cour » prend tout son
sens, les femmes gagnent un prestige et une influence sans nul autre pareil
dans l’histoire nationale. Outre leur mainmise sur la dimension sensuelle, celles-ci
sont à la tête de nombreux salons littéraires et de réunions privées.
Certaines, comme Madame de Pompadour, susurrent à l’oreille du roi jusqu’à
orienter directement la politique du pays. D’autres, comme Marie-Antoinette, suscitent
colère, haine et indignation pour ses attitudes méprisantes à l’égard de la
misère populaire et des questions politiques. Rapidement, la femme en tant
qu’objet politique devient l’antagoniste de la raison et de l’objectivité,
principes chers aux Lumières.
Face à cette
féminisation de la classe politique, la Révolution apparaît comme une réaction.
De l’expulsion politique (les femmes sont des citoyennes de seconde catégorie,
dépourvues du droit de vote) à la subordination sociale vis-à-vis des hommes
(incarnée par le Code civil), la ferveur révolutionnaire illustre également le
triomphe de l’ordre bourgeois sur la « décadence nobiliaire » dont la
féminité était considérée comme un révélateur majeur. S’ajoute ensuite
l’héritage culturel de l’Empereur. Né corse, il n’échappe pas à l’héritage du
monde méditerranéen – entre romanité et monde musulman – qui n’a jamais fait
preuve de considérations excessives envers les femmes ; épouses en
puissance lorsqu’elles sont filles, mères en puissance lorsqu’elles sont femmes,
protectrices loyales lorsqu’elles sont mères.
Pour autant, si
l’héritage philosophique et culturel de Napoléon transparaît dans son œuvre
politique, force est de constater que l’Empereur était intimement éloigné de la
figure misogyne que ses opposant(e)s lui prêtent si souvent. Malgré de légendaires
colères et des infidélités prouvées dans chaque camp, il aimait l’Impératrice
Joséphine jusqu’à son dernier souffle malgré une infertilité politiquement
handicapante et l’hostilité affichée de toute sa famille proche. Avec sa sœur
Caroline, il céda sur la question du mariage avec son maréchal Joachim Murat –
favorisant un mariage d’amour à un éventuel calcul politique.
Quelle
fut la place de l’esclavage au sein de la France napoléonienne ?
Sujet de
polémiques et de controverses au cours du bicentenaire notamment sur fond de
tensions raciales en Occident, l’esclavage demeure un sujet sensible lorsqu’il
s’agit de Napoléon Bonaparte. Toutefois, le travail d’historien règle
facilement ces questions : l’anachronisme, c’est-à-dire la transposition
de concepts contemporains (surtout moraux) à une époque antérieure, disqualifie
toute interrogation liée au racisme, au suprématisme ou encore à l’esclavage
dans son acceptation actuelle – largement issue de la Seconde Guerre mondiale.
Toutefois, nous pouvons étudier la décision napoléonienne de rétablir
l’esclavage en 1802 ; ses causes, ses motivations, ses conséquences.
D’abord, il
convient de rappeler que l’esclavage – c’est-à-dire la servitude (travail forcé
et propriété d’un être humain par un autre être humain) – fut aboli en France par
la reine mérovingienne Bathilde dès le VIIème siècle chrétien.
Cependant, si l’esclavage disparaît, chassé par le christianisme, il se
transforme via le servage médiéval dans le cadre de la société féodale et
vassalique. En 1315, le roi Louis X réaffirme la volonté émancipatrice de la
chrétienté : quiconque touche le sol de France quitte la condition servile.
Finalement, le servage disparaît en Métropole des conséquences démographiques de
la Peste noire – il sera officiellement aboli par Louis XVI en 1779 alors
qu’il n’est effectivement plus en application depuis plus de trois siècles. L’esclavage
dans son acceptation la plus étendue n’existe donc plus en France continentale
depuis la fin du Moyen-Âge.
Toutefois, l’esclavage
demeure toléré dans le cadre des entreprises coloniales depuis la Renaissance.
Comme toutes les grandes puissances européennes de l’époque (Angleterre,
Hollande, Espagne, Portugal…), la France a recours à l’esclavage pour garantir un
rendement que seule la mécanisation du XIXème siècle tardif
permettra d’égaler. Sucre, tabac et coton sont les trois piliers de l’économie
coloniale à l’époque moderne et leur exploitation nécessite une main d’œuvre
conséquente que seules des populations serviles peuvent incarner. Ajoutons à
cela que la France peine, plus que toute autre nation, à peupler et valoriser ses
possessions coloniales ; en cause, l’extraordinaire fertilité du sol
national couplée à l’esprit sédentaire et réfractaire des paysans français. Cependant,
il convient également de rappeler que la France fut un pionner de l’abolition
des esclaves coloniaux avec des avancées juridiques notables, du Code noir sous
Louis XIV à l’abolition révolutionnaire. Enfin, pour en finir avec les idées reçues
sur le sujet global, rappelons que la France – comme les autres puissances
coloniales d’Europe – faisait commerce d’esclaves avec les grandes principautés
africaines de la côte occidentale, témoin historique de la servitude intertribale
et des conséquences de la traite arabo-musulmane en Afrique commencée dès le
VIIème siècle.
Quid de l’Empereur
dans ce contexte ? Napoléon marque assurément une régression dans la
marche vers l’abolition. En rétablissant l’esclavage au cours de l’année 1802,
il s’oppose de facto aux lois et abolitions de la Révolution. Beaucoup d’explications
furent avancées pour expliquer une telle décision à commencer par ses liens avec
Joséphine de Beauharnais – fille de planteurs antillais. Cependant, il s’avère
que sa femme n’eut qu’un rôle anecdotique dans la décision de rétablissement de
l’esclavage qu’il faut intégrer dans un contexte géopolitique plus global. Au
début du XIXème siècle, la France a perdu son empire colonial ;
le Canada fut emporté par les Britanniques lors de la guerre de Sept-Ans sous
Louis XV tandis que la Louisiane, démographiquement et militairement
indéfendable, devra être vendue aux jeunes États-Unis d’Amérique en 1803. Seuls
quelques comptoirs commerciaux demeurent en Afrique et en Indes mais leur
rentabilité est oubliable du fait de la suprématie maritime anglaise sur le
monde. Malgré les efforts de la Révolution, la marine française est incapable
de rivaliser avec Londres, surtout après le sacrifice de la flotte d’Aboukir en
1798 – sacrifice consenti par le Directoire pour se débarrasser du général
Bonaparte. Dans ce contexte de délitement économique, la France consulaire n’a
d’autre choix que de rétablir l’esclavage afin de garantir un minimum de rentabilité
au sein des quelques îles qui lui restent – mesure vaine puisque le blocus
naval des Britanniques pendant toute la période napoléonienne privera la France
de l’avantage des produits coloniaux. Ce constat (cynique et pragmatique) de
rentabilité n’est exclusif ni à Paris, ni à l’Europe, ni aux « Blancs » :
Toussaint Louverture qui donnera l’indépendance à Haïti, rétablira lui aussi l’esclavage
pour continuer l’exploitation des cultures en place. Conscient de l’inefficacité
de sa mesure initiale, Napoléon reviendra sur l’abolition dès son retour d’exil,
en 1815 – abolition que la Restauration rendra caduque, jouissant du libre
commerce avec les Antilles.
Napoléon :
héros, génie, martyr ?
Notre étude nous amène à un constat : Napoléon
demeure un mystère historique. Ses choix, ses motivations, ses erreurs comme
ses réussites sont autant d’événements que l’Histoire en tant que discipline
scientifique, peine à mesurer, comprendre et expliquer. Héros pour certains,
génie pour d’autres, martyr ou criminel, Napoléon fascine autant qu’il
exaspère. Mais n’est-ce pas là toute la nature de l’être humain que d’être
contradictoire, paradoxal, faillible et brillant à la fois ? Au cours de
notre article, nous avons mis un point d’honneur à défaire les arguments
révisionnistes voire négationnistes du progressisme contemporain envers
Napoléon Bonaparte. Mais qu’en est-il de ses partisans les plus aveugles ?
Pour le camp
bonapartiste ou néo-conservateur, Napoléon était un génie intouchable et un
martyr de l’esprit impérial britannique. Si ses prouesses militaires et administratives
sont incontestables, nous ne pouvons oublier ses erreurs politiques. En tant qu’empereur,
Napoléon Ier fut naïf de penser que l’Europe monarchique l’accepterait
comme un égal. Façonné par son époque, l’Empereur crut que le mariage et le
sang purent unir le continent sous la férule française ce qui était faux et
trompeur ; en témoigne son mariage avec Marie-Louise d’Autriche qui n’empêchât
pas Vienne de faire la guerre à Paris. Sa famille, jalouse et ambitieuse, lui
fît défaut à de nombreuses reprises tandis que sa mesure diplomatique –
largement influencée par Talleyrand – permirent aux nations adverses de se
reconstruire perpétuellement contre lui et la France. Enfin, quant à la rivalité
avec le Royaume-Uni, ce dernier ne fît que défendre ses intérêts nationaux qui
étaient dans un équilibre des puissances sur le continent et la liberté de
commerce pour les ports de la mer du Nord que l’annexion révolutionnaire de la Belgique
rendait impossible. De plus, il convient de rappeler que Napoléon Bonaparte subît
une forte décrédibilisation à l’issue de ses propres actions despotiques dès
1808 : de la destitution des Bourbons en Espagne à la campagne malheureuse de
Russie.
En somme, Napoléon
Bonaparte, comme tout objet d’étude historique, doit être appréhendé tel qu’il
fût : un homme avec ses défauts, ses déviances mais aussi ses grandeurs et
ses gloires. Au sein de la nation française, il demeure toutefois l’un des
piliers fondamentaux de l’histoire de France – une statue du Commandeur que le « progrès »
ne doit en aucun cas nier, mais accepter tel quel.












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