Cléopâtre, la dernière reine d’Égypte

    Aucune femme dans l’Histoire n’a autant suscité d’émotions, de passions et de haine que Cléopâtre VII, dernière reine d’Égypte ; de son incroyable ascension à ses jeux amoureux en passant par la sauvegarde de son royaume face à l’inexorable expansion romaine, elle demeure une référence tragique et historique de premier plan – même deux mille ans après sa mort. Plus encore, elle fut l’une des rares femmes exerçant effectivement son pouvoir politique sans intermédiaire masculin direct de telle sorte que son intelligence, sa beauté et ses ambitions allaient décider du destin de l’Orient méditerranéen pour les siècles suivants. Pour les Romains, ce fut une dangereuse séductrice, sorte de sirène qui eût raison des plus prestigieux guerriers comme Jules César ou son fidèle général Marc-Antoine. Pour son peuple, ce fut le seul membre de la dynastie lagide à défendre l’intérêt commun ; celui d’une culture unique, égyptienne et hellénistique. Aujourd’hui, elle bénéficie d’une légende dorée fortement héritée du monde théâtral et cinématographique pour qui elle fût une figure tragique par excellence. Toutefois, elle peine à se défaire de son image de succube prédatrice héritée de l’Empire romain qui a tant fait pour soumettre l’Égypte. Qui fut réellement Cléopâtre ? Pourquoi son règne peut-il être considéré comme majeur au sein du monde antique ? Que demeure-t-il de son œuvre politique et culturelle ?

Cléopâtre essayant des poisons sur des condamnés à mort, Alexandre Cabanel (1887)

Une ascension fulgurante… et une chute tout aussi brutale

    Cléopâtre Philopator naît à Alexandrie vers l’an 69 avant l’ère chrétienne ; elle est la deuxième fille du pharaon Ptolémée XII et d’une concubine aux origines inconnues. À l’âge de dix-huit ans, elle monte sur le trône d’Égypte aux côtés de son frère et époux, Ptolémée XIII, de huit ans son cadet. La pratique du mariage incestueux entre membres de la famille royale égyptienne est ancienne et puise ses origines des millénaires dans le passé avec les rois d’antan ; considérés comme des dieux vivants, il fallait que leur sang demeure « pur », c’est ainsi que frères et sœurs se mariaient et se reproduisaient ensemble à l’image des divinités du panthéon d’Égypte (en particulier Isis et Osiris, parents du premier pharaon légendaire, Horus). Cléopâtre, malgré son appartenance au monde hellénistique, n’échappe pas à cette tradition.

    Lorsque Cléopâtre devient reine d’Égypte, le pays est gouverné depuis trois cents ans par la dynastie des Lagides ; fondée par un général d’Alexandre le Grand, Ptolémée fils de Lagos. Ce Royaume lagide demeure une grande puissance militaire et économique alors que s’étendent sans cesse les frontières de la République romaine. En particulier, Alexandrie est le premier fournisseur de blé et de matières agricoles de Rome – carburants vitaux à la bonne conduite des guerres. En plus de cela, l’Égypte est alors le véritable centre culturel et intellectuel du monde grec ; abritant notamment le plus grand centre d’archives du monde connu en la Grande Bibliothèque d’Alexandrie. Cependant, l’autorité du pouvoir central est de plus en plus fragilisée car le pays est l’objet de luttes exogènes visant à s’attirer les bonnes grâces de Pharaon en ce qui concernent le commerce agricole principalement.

Reconstitution contemporaine de la ville d'Alexandrie sous Cléopâtre, une véritable mégalopole antique avec une population estimée de 500 000 habitants (contre un million pour Rome).

    Cléopâtre VII n’échappe pas à ces luttes, au contraire, elle les embrasse. Associée au pouvoir politique par son père mourant, elle s’oppose de plus en plus frontalement à son frère. Les éléments permettant de déterminer les causes d’une telle rupture sont inconnus mais il nous est facile d’imaginer l’ambition de la reine qui fait figure de véritable génie intellectuel en son temps : polyglotte et fervent défenseur de la culture grecque, elle se démarque d’une dynastie que l’écrivain postérieur Plutarque (46-125) présentera comme décadente et inculte des pratiques mêmes de leurs administrés. L’Égypte connaît la guerre civile entre son roi et sa reine. C’est alors qu’intervient la puissante Rome…

    Rome et Alexandrie sont des alliés de longue date ; le premier assure la protection du second qui fournit blé et ressources alimentaires stratégiques. Il est dès lors naturel que les guerres civiles propres à l’une des deux puissances affectent l’autre et inversement. Or, alors que Cléopâtre et son frère sont en conflit ouvert, la République romaine connaît un affrontement similaire entre ses deux consuls Jules César et Pompée. Si ce dernier a toujours soutenu le pouvoir légitime en Égypte, Ptolémée XIII le fait assassiné en gage de soumission à l’incontestable vainqueur césarien. Même si cette exécution ravit César qui se voit débarrasser d’une telle besogne, la tête décapitée de Pompée offerte en cadeau ne suscite que mépris pour le vainqueur des Gaulois.

    C’est alors que Cléopâtre, exilée en Syrie, parvient à entrer en contact avec le général romain à Alexandrie. Convaincu par ses arguments, tant intellectuels que physiques, il décide de soutenir la reine d’Égypte dans sa reconquête du trône d’Alexandre le Grand. Médiateur puis allié, il permet le rétablissement de la jeune souveraine dans ses prérogatives antérieures alors que Ptolémée XIII meurt noyé dans le Nil. Alors que César voulait initialement annexer l’Égypte pour le compte de Rome, le royaume lagide demeure souverain et une nouvelle alliance, personnelle comme politique voit le jour. Ce renoncement ne peut être attribué aux seuls charmes de la Grecque et procède d’un ensemble de facteurs économiques, militaires et politiques : difficultés logistiques, manque de moyens militaires, etc. De plus, César doit rentrer à Rome pour y célébrer ses triomphes ainsi que la paix et l’unité retrouvées ; le règne personnel de Cléopâtre peut commencer.

Cléopâtre et César, Jean-Léon Gérôme (1866)

    Même si elle est mariée à son autre frère cadet, Ptolémée XIV, la reine égyptienne dispose de tous les pouvoirs politiques – du moins en apparence… Depuis sa victoire conjointe avec César, l’Égypte est devenue un protectorat de Rome, sorte de « vassal » (terme anachronique mais évocateur). Ainsi, elle se trouve convoquée par César pour assister à son triomphe sur Ptolémée XIII. Même si elle tente d’y impressionner les Romains par un affichage inédit de fastes et de richesses, sa notoriété auprès de la population romaine est catastrophique. Pour les habitants de la Cité éternelle, elle n’est rien d’autre que la « putain de César », la regina meretrix comme la surnommera Pline : une « reine putain ». Ces sobriquets populaires, alimentés par l’aristocratie sénatoriale, sont l’expression d’un double sentiment ; le mépris naturel des Romains envers les femmes dirigeantes, sorte d’exotisme barbare, et la peur d’une subversion de leur dictateur par la séduction, une corruption par la chair.

    Toujours est-il que Cléopâtre demeurera deux années à Rome aux côtés de César avec qui elle aura un fils et héritier, Ptolémée Césarion. Contrairement aux récits romancés du cinéma ou du théâtre, ce séjour tient plus de la captivité que du ravissement : César et sa puissance politique demeurant plus un obstacle à la puissance égyptienne qu’un avantage. C’est ainsi qu’à peine le dictateur assassiné aux Ides de Mars, la reine d’Égypte prend la fuite, assassine son frère – rival potentiel et souverain fantoche, pour régner personnellement et (enfin) effectivement. Toutefois, ce règne s’avère difficile et incertain tant que la guerre civile fait rage au sein de la République romaine entre partisans de César et ses assassins.

    La victoire finale d’Octave et de Marc-Antoine scelle le destin de l’Égypte qui échoit à l’ancien général de César. Là, Cléopâtre va user de ruse et de tous ses charmes pour s’assurer une nouvelle alliance personnelle comme politique avec Marc-Antoine : c’est le début d’une relation de dix ans. Pendant cette période, l’Égypte devient véritablement la plus grande puissance de Méditerranée orientale ; Alexandrie devient le centre culturel, politique, économique et militaire d’un nouvel empire, non sans inquiéter la moitié occidentale de la République romaine alors aux mains d’Octave, l’héritier de César. L’affrontement devient inévitable et entraîne la chute finale des deux amants ainsi que l’effondrement de la dynastie lagide par le meurtre de Césarion et le suicide de sa mère. Le Royaume d’Égypte devient une province du nouvel Empire romain d’Octave Auguste, son histoire se confondant dès lors avec celle de Rome.

Le Banquet de Cléopâtre, Gérard de Lairesse (1680)

L’incarnation du pouvoir au féminin, entre intrigues et intime

    Cléopâtre VII a, nous l’avons vu, été victime de nombreuses attaques personnelles de la part des Romains qui la considéraient comme une « putain ». Nous avons également vu que cette animosité était le résultat d’un double sentiment ; moral d’abord avec le mépris culturel des Romains envers les femmes de pouvoir, et inquiet ensuite vis-à-vis d’une éventuelle corruption amoureuse de leur chef César. Plus tard, son idylle avec Marc-Antoine lui vaudra une cabale destinée à justifier une guerre contre le second consul et l’avènement de l’Empire d’Auguste. Aujourd’hui encore, Cléopâtre est assimilée à la figure littéraire de la « femme fatale », de la séductrice voire de la « croqueuse d’hommes » ; difficile, deux millénaires après les faits, de séparer le bon grain de l’ivraie.

Représentation contemporaine de Cléopâtre et Marc-Antoine pour le jeu-vidéo stratégique Total War : Rome II (2013).

    Nous sommes cependant sûr d’une chose : Cléopâtre fut une intrigante séductrice et une femme de culture. Pour paraphraser Plutarque, elle était d’une conversation séduisante et d’une grande intelligence ; selon lui, elle parlait couramment de nombreuses langues comme l’éthiopien, le troglodyte, l’hébreux, l’arabe, le syrien, le parthe, le médique, le latin, le grec et surtout l’égyptien dont elle fut le premier souverain lagide à l’apprendre et le pratiquer quotidiennement. De plus, elle a fait preuve d’une certaine forme de stratégie politique tant avec César que son successeur en Orient, Marc-Antoine, à tel point qu’elle fît renaître l’Égypte en tant que grande puissance.

    Est-il possible de déterminer une « doctrine » ou une politique propre à Cléopâtre ? Aux vues de ses actions, la souveraine d’Égypte apparaît comme une figure cynique, pragmatique, patiente, ambitieuse mais aussi lâche, en témoigne sa fuite lors de la bataille décisive d’Actium. Consciente de ses atouts physiques comme intellectuels (une femme cultivée était très considérée dans le monde gréco-romain), elle n’hésite pas à charmer et profiter des faiblesses propres à chacun de ses interlocuteurs en témoigne sa rencontre avec le consul Marc-Antoine, lui-même réputé pour sa luxure et sa vanité, arrivant sur une barque en or et aux voiles pourpres. Grand hellénisant, ce dernier succombe aux discours impériaux de Cléopâtre qui rêve d’un monde culturellement grec dominé depuis l’Égypte. Patiemment, elle a su avancer ses pions jusqu’à se heurter aux réticences et ambitions de la Rome d’Octave. Si sa stratégie était adaptée à un pouvoir politique romain faible et fragmenté, elle se heurta à la détermination d’un héritier de César bien résolu à en finir avec les guerres civiles et la désunion.

    Peut-on dès lors parler de quintessence du pouvoir politique au féminin ? Pour cela, il faudrait supposer un dimorphisme sexuel en politique qui voudrait que les hommes et les femmes aient un comportement propre à leur sexe. Or, il est difficile d’infirmer une telle théorie. Il apparaît simplement qu’elle agît avec les outils à sa disposition, dans un cadre historique et une structure sociale définis ; ses choix ne sont que l’expression d’une stratégie personnelle destinée à accomplir un projet politique tout aussi singulier. De même, il est impossible et trompeur d’affirmer qu’elle fût l’une des premières figures du féminisme au sein du monde méditerranéen, tant le concept même de féminisme était inconnu de la souveraine et de ses contemporains.

Cleopatra, John Williams Waterhouse (1888)

Un héritage culturel et politique majeur

    Malgré ses échecs politiques et personnels, Cléopâtre a profondément marqué la culture méditerranéenne. D’abord, en faisant de l’Égypte le nouveau berceau et épicentre du monde grec. Grâce à cette influence, Alexandrie sera un sérieux concurrent de Constantinople jusqu’aux invasions arabes du VIIème siècle. Sous le règne des empereurs romains, l’Égypte jouit d’un statut unique qui en fait un domaine personnel du chef de l’État où même les sénateurs sont interdits de séjour. Cette décision actée sous Auguste peut s’expliquer par l’importance stratégique du pays d’Amon dans la mécanique guerrière romaine. Cependant, mis à part ce rang particulier, l’Égypte et ses traditions sont respectées au même titre que sous Cléopâtre : l’empereur est également pharaon ce qui s’intègre parfaitement au « culte impérial ». Si l’Empire continue les réalisations lagides, il affiche en revanche un mépris souverain du peuple égyptien dont il ne fait que respecter les traditions par soucis d’ordre public. Pour cette plèbe, le souvenir de Cléopâtre reste vivace et elle demeure respectée comme l’un des derniers dirigeants réellement soucieux du bien commun. Plus tard, la littérature en fera un martyr des aspirations mégalomaniaques et impériales d’Octave.

    Quoiqu’il en soit, l’héritage politique et culturel de Cléopâtre demeure notamment en ce qui concerne son aspiration envers un empire grec d’Orient comme contre-pouvoir à celui, romain, d’Occident. Au cours du IIIème siècle, les empereurs commencent à douter de l’avenir d’un territoire uni et mettent en place une administration décentralisée. En 286, l’empereur Dioclétien acte la première scission de l’Empire qui deviendra définitive avec Théodose Ier en 395. L’Empire romain d’Orient donne alors à l’Égypte une opportunité nouvelle de puissance. Proche du pouvoir politique central logé à Constantinople, Alexandrie redevient le centre économique, culturel et intellectuel qu’elle fut sous les Lagides.

    En l’an 62, la ville d’Alexandrie fut le siège de la fondation d’une des premières Églises chrétiennes. Attribuée à Saint-Marc, elle fait de la mégalopole un site religieux capital aux côtés de Jérusalem, Antioche et Constantinople. Trois siècles plus tard, la ville jouit d’un prestige immense qui en fait le véritable centre de l’Orient chrétien. Malgré cela, les populations paysannes et rurales demeurent longuement attachées aux cultes païens qui ne disparaîtront au profit du christianisme que quelques décennies avant l’arrivée des Arabes. L’Égypte connaît cependant sa toute dernière période de paix et de prospérité agricole, économique, commerciale, culturelle et intellectuelle car dès le début du VIIème siècle, le pays est l’objet d’invasions perses puis arabes. Sans soutien du pouvoir byzantin, Alexandrie et toute la province se rendent aux Musulmans en 640 – mettant fin au rêve antique de grandeurs cher à Cléopâtre.

    Après la soumission de l’Égypte à l’islam, l’histoire et l’héritage de Cléopâtre ne demeurent qu’au sein d’une élite cultivée dont le destin fut l’exil vers Constantinople et les terres demeurées chrétiennes. Pour les musulmans comme les chrétiens, elle souffre d’une légende noire. Femme de pouvoir, de complots, d’ambition et de séductions ; elle est rapidement assimilée au Mal biblique et aux représentations traditionnelles de la Femme depuis Ève. Progressivement, elle disparaît au point qu’il faille attendre la Renaissance européenne pour la voir ressurgir, tant en peinture qu’en littérature ; en tant que figure tragique du fait de son destin théâtral puis en tant que figure romantique dès l’époque moderne. Enfin, elle bénéficie d’une nouvelle image dès le XVIIIème siècle où elle demeure un exemple pour les femmes de pouvoir de ce temps. Sa popularité connaît également un regain notable avec les découvertes de l'expédition d'Égypte conduite par Bonaparte sous la Révolution. Aujourd’hui, sa grandeur, sa démesure, son destin tragique et sa beauté en font une icône remarquable de la culture populaire bien que son intellect soit régulièrement éclipsé au profit de sa plastique et de sa luxure supposée.

The Death of Cleopatra, Reginald Arthur (1892)


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