Cléopâtre, la dernière reine d’Égypte
Aucune femme dans l’Histoire n’a autant suscité d’émotions, de passions et de haine que Cléopâtre VII, dernière reine d’Égypte ; de son incroyable ascension à ses jeux amoureux en passant par la sauvegarde de son royaume face à l’inexorable expansion romaine, elle demeure une référence tragique et historique de premier plan – même deux mille ans après sa mort. Plus encore, elle fut l’une des rares femmes exerçant effectivement son pouvoir politique sans intermédiaire masculin direct de telle sorte que son intelligence, sa beauté et ses ambitions allaient décider du destin de l’Orient méditerranéen pour les siècles suivants. Pour les Romains, ce fut une dangereuse séductrice, sorte de sirène qui eût raison des plus prestigieux guerriers comme Jules César ou son fidèle général Marc-Antoine. Pour son peuple, ce fut le seul membre de la dynastie lagide à défendre l’intérêt commun ; celui d’une culture unique, égyptienne et hellénistique. Aujourd’hui, elle bénéficie d’une légende dorée fortement héritée du monde théâtral et cinématographique pour qui elle fût une figure tragique par excellence. Toutefois, elle peine à se défaire de son image de succube prédatrice héritée de l’Empire romain qui a tant fait pour soumettre l’Égypte. Qui fut réellement Cléopâtre ? Pourquoi son règne peut-il être considéré comme majeur au sein du monde antique ? Que demeure-t-il de son œuvre politique et culturelle ?
Une
ascension fulgurante… et une chute tout aussi brutale
Cléopâtre Philopator
naît à Alexandrie vers l’an 69 avant l’ère chrétienne ; elle est la
deuxième fille du pharaon Ptolémée XII et d’une concubine aux origines
inconnues. À
l’âge de dix-huit ans, elle monte sur le trône d’Égypte aux côtés de son frère
et époux, Ptolémée XIII, de huit ans son cadet. La pratique du mariage
incestueux entre membres de la famille royale égyptienne est ancienne et puise
ses origines des millénaires dans le passé avec les rois d’antan ;
considérés comme des dieux vivants, il fallait que leur sang demeure
« pur », c’est ainsi que frères et sœurs se mariaient et se
reproduisaient ensemble à l’image des divinités du panthéon d’Égypte (en
particulier Isis et Osiris, parents du premier pharaon légendaire, Horus).
Cléopâtre, malgré son appartenance au monde hellénistique, n’échappe pas à cette
tradition.
Lorsque Cléopâtre
devient reine d’Égypte, le pays est gouverné depuis trois cents ans par la
dynastie des Lagides ; fondée par un général d’Alexandre le Grand,
Ptolémée fils de Lagos. Ce Royaume lagide demeure une grande puissance militaire
et économique alors que s’étendent sans cesse les frontières de la République
romaine. En particulier, Alexandrie est le premier fournisseur de blé et de
matières agricoles de Rome – carburants vitaux à la bonne conduite des guerres.
En plus de cela, l’Égypte est alors le véritable centre culturel et
intellectuel du monde grec ; abritant notamment le plus grand centre
d’archives du monde connu en la Grande Bibliothèque d’Alexandrie. Cependant,
l’autorité du pouvoir central est de plus en plus fragilisée car le pays est
l’objet de luttes exogènes visant à s’attirer les bonnes grâces de Pharaon en
ce qui concernent le commerce agricole principalement.
Cléopâtre VII
n’échappe pas à ces luttes, au contraire, elle les embrasse. Associée au
pouvoir politique par son père mourant, elle s’oppose de plus en plus
frontalement à son frère. Les éléments permettant de déterminer les causes
d’une telle rupture sont inconnus mais il nous est facile d’imaginer l’ambition
de la reine qui fait figure de véritable génie intellectuel en son temps :
polyglotte et fervent défenseur de la culture grecque, elle se démarque d’une
dynastie que l’écrivain postérieur Plutarque (46-125) présentera comme
décadente et inculte des pratiques mêmes de leurs administrés. L’Égypte connaît
la guerre civile entre son roi et sa reine. C’est alors qu’intervient la
puissante Rome…
Rome et Alexandrie
sont des alliés de longue date ; le premier assure la protection du second
qui fournit blé et ressources alimentaires stratégiques. Il est dès lors
naturel que les guerres civiles propres à l’une des deux puissances affectent
l’autre et inversement. Or, alors que Cléopâtre et son frère sont en conflit
ouvert, la République romaine connaît un affrontement similaire entre ses deux
consuls Jules César et Pompée. Si ce dernier a toujours soutenu le pouvoir
légitime en Égypte, Ptolémée XIII le fait assassiné en gage de soumission à
l’incontestable vainqueur césarien. Même si cette exécution ravit César qui se
voit débarrasser d’une telle besogne, la tête décapitée de Pompée offerte en
cadeau ne suscite que mépris pour le vainqueur des Gaulois.
C’est alors que
Cléopâtre, exilée en Syrie, parvient à entrer en contact avec le général romain
à Alexandrie. Convaincu par ses arguments, tant intellectuels que physiques, il
décide de soutenir la reine d’Égypte dans sa reconquête du trône d’Alexandre le
Grand. Médiateur puis allié, il permet le rétablissement de la jeune souveraine
dans ses prérogatives antérieures alors que Ptolémée XIII meurt noyé dans le
Nil. Alors que César voulait initialement annexer l’Égypte pour le compte de
Rome, le royaume lagide demeure souverain et une nouvelle alliance, personnelle
comme politique voit le jour. Ce renoncement ne peut être attribué aux seuls
charmes de la Grecque et procède d’un ensemble de facteurs économiques,
militaires et politiques : difficultés logistiques, manque de moyens
militaires, etc. De plus, César doit rentrer à Rome pour y célébrer ses
triomphes ainsi que la paix et l’unité retrouvées ; le règne personnel de
Cléopâtre peut commencer.
Même si elle est
mariée à son autre frère cadet, Ptolémée XIV, la reine égyptienne dispose de
tous les pouvoirs politiques – du moins en apparence… Depuis sa victoire
conjointe avec César, l’Égypte est devenue un protectorat de Rome, sorte de
« vassal » (terme anachronique mais évocateur). Ainsi, elle se trouve
convoquée par César pour assister à son triomphe sur Ptolémée XIII. Même si
elle tente d’y impressionner les Romains par un affichage inédit de fastes et de
richesses, sa notoriété auprès de la population romaine est catastrophique.
Pour les habitants de la Cité éternelle, elle n’est rien d’autre que la «
putain de César », la regina meretrix comme la surnommera
Pline : une « reine putain ». Ces sobriquets populaires,
alimentés par l’aristocratie sénatoriale, sont l’expression d’un double
sentiment ; le mépris naturel des Romains envers les femmes dirigeantes,
sorte d’exotisme barbare, et la peur d’une subversion de leur dictateur par la
séduction, une corruption par la chair.
Toujours est-il
que Cléopâtre demeurera deux années à Rome aux côtés de César avec qui elle
aura un fils et héritier, Ptolémée Césarion. Contrairement aux récits romancés
du cinéma ou du théâtre, ce séjour tient plus de la captivité que du
ravissement : César et sa puissance politique demeurant plus un obstacle à
la puissance égyptienne qu’un avantage. C’est ainsi qu’à peine le dictateur
assassiné aux Ides de Mars, la reine d’Égypte prend la fuite, assassine son
frère – rival potentiel et souverain fantoche, pour régner personnellement et
(enfin) effectivement. Toutefois, ce règne s’avère difficile et incertain tant
que la guerre civile fait rage au sein de la République romaine entre partisans
de César et ses assassins.
La victoire finale
d’Octave et de Marc-Antoine scelle le destin de l’Égypte qui échoit à l’ancien
général de César. Là, Cléopâtre va user de ruse et de tous ses charmes pour
s’assurer une nouvelle alliance personnelle comme politique avec
Marc-Antoine : c’est le début d’une relation de dix ans. Pendant cette
période, l’Égypte devient véritablement la plus grande puissance de
Méditerranée orientale ; Alexandrie devient le centre culturel, politique,
économique et militaire d’un nouvel empire, non sans inquiéter la moitié
occidentale de la République romaine alors aux mains d’Octave, l’héritier de
César. L’affrontement devient inévitable et entraîne la chute finale des deux
amants ainsi que l’effondrement de la dynastie lagide par le meurtre de
Césarion et le suicide de sa mère. Le Royaume d’Égypte devient une province du
nouvel Empire romain d’Octave Auguste, son histoire se confondant dès
lors avec celle de Rome.
L’incarnation
du pouvoir au féminin, entre intrigues et intime
Cléopâtre VII a,
nous l’avons vu, été victime de nombreuses attaques personnelles de la part des
Romains qui la considéraient comme une « putain ». Nous avons
également vu que cette animosité était le résultat d’un double sentiment ;
moral d’abord avec le mépris culturel des Romains envers les femmes de pouvoir,
et inquiet ensuite vis-à-vis d’une éventuelle corruption amoureuse de leur chef
César. Plus tard, son idylle avec Marc-Antoine lui vaudra une cabale destinée à
justifier une guerre contre le second consul et l’avènement de l’Empire d’Auguste.
Aujourd’hui encore, Cléopâtre est assimilée à la figure littéraire de la
« femme fatale », de la séductrice voire de la « croqueuse
d’hommes » ; difficile, deux millénaires après les faits, de séparer
le bon grain de l’ivraie.
Nous sommes cependant
sûr d’une chose : Cléopâtre fut une intrigante séductrice et une femme de
culture. Pour paraphraser Plutarque, elle était d’une conversation séduisante
et d’une grande intelligence ; selon lui, elle parlait couramment de
nombreuses langues comme l’éthiopien, le troglodyte, l’hébreux, l’arabe, le
syrien, le parthe, le médique, le latin, le grec et surtout l’égyptien dont
elle fut le premier souverain lagide à l’apprendre et le pratiquer
quotidiennement. De plus, elle a fait preuve d’une certaine forme de stratégie
politique tant avec César que son successeur en Orient, Marc-Antoine, à tel
point qu’elle fît renaître l’Égypte en tant que grande puissance.
Est-il possible de
déterminer une « doctrine » ou une politique propre à
Cléopâtre ? Aux vues de ses actions, la souveraine d’Égypte apparaît comme
une figure cynique, pragmatique, patiente, ambitieuse mais aussi lâche, en
témoigne sa fuite lors de la bataille décisive d’Actium. Consciente de ses
atouts physiques comme intellectuels (une femme cultivée était très considérée
dans le monde gréco-romain), elle n’hésite pas à charmer et profiter des
faiblesses propres à chacun de ses interlocuteurs en témoigne sa rencontre avec
le consul Marc-Antoine, lui-même réputé pour sa luxure et sa vanité, arrivant sur
une barque en or et aux voiles pourpres. Grand hellénisant, ce dernier succombe
aux discours impériaux de Cléopâtre qui rêve d’un monde culturellement grec
dominé depuis l’Égypte. Patiemment, elle a su avancer ses pions jusqu’à se
heurter aux réticences et ambitions de la Rome d’Octave. Si sa stratégie était
adaptée à un pouvoir politique romain faible et fragmenté, elle se heurta à la
détermination d’un héritier de César bien résolu à en finir avec les guerres
civiles et la désunion.
Peut-on dès lors
parler de quintessence du pouvoir politique au féminin ? Pour cela, il
faudrait supposer un dimorphisme sexuel en politique qui voudrait que les
hommes et les femmes aient un comportement propre à leur sexe. Or, il est
difficile d’infirmer une telle théorie. Il apparaît simplement qu’elle agît
avec les outils à sa disposition, dans un cadre historique et une structure
sociale définis ; ses choix ne sont que l’expression d’une stratégie
personnelle destinée à accomplir un projet politique tout aussi singulier. De
même, il est impossible et trompeur d’affirmer qu’elle fût l’une des premières
figures du féminisme au sein du monde méditerranéen, tant le concept même de
féminisme était inconnu de la souveraine et de ses contemporains.
Un héritage
culturel et politique majeur
Malgré ses échecs
politiques et personnels, Cléopâtre a profondément marqué la culture
méditerranéenne. D’abord, en faisant de l’Égypte le nouveau berceau et
épicentre du monde grec. Grâce à cette influence, Alexandrie sera un sérieux
concurrent de Constantinople jusqu’aux invasions arabes du VIIème
siècle. Sous le règne des empereurs romains, l’Égypte jouit d’un statut unique
qui en fait un domaine personnel du chef de l’État où même les sénateurs sont
interdits de séjour. Cette décision actée sous Auguste peut s’expliquer par l’importance
stratégique du pays d’Amon dans la mécanique guerrière romaine. Cependant, mis
à part ce rang particulier, l’Égypte et ses traditions sont respectées au même
titre que sous Cléopâtre : l’empereur est également pharaon ce qui s’intègre
parfaitement au « culte impérial ». Si l’Empire continue les
réalisations lagides, il affiche en revanche un mépris souverain du peuple
égyptien dont il ne fait que respecter les traditions par soucis d’ordre
public. Pour cette plèbe, le souvenir de Cléopâtre reste vivace et elle demeure
respectée comme l’un des derniers dirigeants réellement soucieux du bien
commun. Plus tard, la littérature en fera un martyr des aspirations mégalomaniaques
et impériales d’Octave.
Quoiqu’il en soit,
l’héritage politique et culturel de Cléopâtre demeure notamment en ce qui
concerne son aspiration envers un empire grec d’Orient comme contre-pouvoir à
celui, romain, d’Occident. Au cours du IIIème siècle, les empereurs commencent
à douter de l’avenir d’un territoire uni et mettent en place une administration
décentralisée. En 286, l’empereur Dioclétien acte la première scission de l’Empire
qui deviendra définitive avec Théodose Ier en 395. L’Empire romain d’Orient
donne alors à l’Égypte une opportunité nouvelle de puissance. Proche du pouvoir
politique central logé à Constantinople, Alexandrie redevient le centre économique,
culturel et intellectuel qu’elle fut sous les Lagides.
En l’an 62, la ville d’Alexandrie fut le siège de la fondation d’une des premières Églises chrétiennes. Attribuée à Saint-Marc, elle fait de la mégalopole un site religieux capital aux côtés de Jérusalem, Antioche et Constantinople. Trois siècles plus tard, la ville jouit d’un prestige immense qui en fait le véritable centre de l’Orient chrétien. Malgré cela, les populations paysannes et rurales demeurent longuement attachées aux cultes païens qui ne disparaîtront au profit du christianisme que quelques décennies avant l’arrivée des Arabes. L’Égypte connaît cependant sa toute dernière période de paix et de prospérité agricole, économique, commerciale, culturelle et intellectuelle car dès le début du VIIème siècle, le pays est l’objet d’invasions perses puis arabes. Sans soutien du pouvoir byzantin, Alexandrie et toute la province se rendent aux Musulmans en 640 – mettant fin au rêve antique de grandeurs cher à Cléopâtre.
Après la soumission de l’Égypte à l’islam, l’histoire et l’héritage de Cléopâtre ne demeurent qu’au sein d’une élite cultivée dont le destin fut l’exil vers Constantinople et les terres demeurées chrétiennes. Pour les musulmans comme les chrétiens, elle souffre d’une légende noire. Femme de pouvoir, de complots, d’ambition et de séductions ; elle est rapidement assimilée au Mal biblique et aux représentations traditionnelles de la Femme depuis Ève. Progressivement, elle disparaît au point qu’il faille attendre la Renaissance européenne pour la voir ressurgir, tant en peinture qu’en littérature ; en tant que figure tragique du fait de son destin théâtral puis en tant que figure romantique dès l’époque moderne. Enfin, elle bénéficie d’une nouvelle image dès le XVIIIème siècle où elle demeure un exemple pour les femmes de pouvoir de ce temps. Sa popularité connaît également un regain notable avec les découvertes de l'expédition d'Égypte conduite par Bonaparte sous la Révolution. Aujourd’hui, sa grandeur, sa démesure, son destin tragique et sa beauté en font une icône remarquable de la culture populaire bien que son intellect soit régulièrement éclipsé au profit de sa plastique et de sa luxure supposée.







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