Les Carolingiens, successeurs de l'Empire romain
Au cours du règne des Mérovingiens, les guerres perpétuelles et l’affaiblissement progressif du pouvoir royal vont contribuer à l’ascension d’une nouvelle dynastie : les Carolingiens. Issus du célèbre Charles Martel, vainqueur de Poitiers contre les Sarrasins en 731, ces rois vont forger un gigantesque empire ouest-européen, enfin capable de prétendre à la succession de Rome. Toutefois, s’ils vont marquer l’histoire de France par bien des façons, les Carolingiens n’échapperont pas au même sort que leurs prédécesseurs, concurrencés par une institution qu’ils avaient eux-mêmes contribué à faire émerger : la féodalité.
Une
dynastie royale mais aussi impériale
Les Carolingiens sont une dynastie royale qui aura régné sur la « Francie » du VIIIème au Xème siècle. À l’origine, ils sont issus de la noblesse administrative franque : les maires du palais ou magister palatii. Ces intendants personnels du roi vont profiter de l’état de guerre perpétuelle que connût le royaume des Francs, sous le règne des Mérovingiens, pour accroître leur pouvoir et leur autorité jusqu’à devenir de véritables vice-rois. L’un des maires les plus connus fut sans nul doute Charles Martel qui régna d’abord sur l’Austrasie (régions actuelles de Belgique, Rhénanie et Lorraine) puis sur l’ensemble du royaume. Son fils, Pépin le Bref, deviendra ensuite le premier des rois carolingiens en déposant Childéric III lors de l’année 751. Sous son règne, l’autorité royale est restaurée, les conquêtes sont relancées et la christianisation s’accentue notamment face aux barbares d’Europe centrale comme les Saxons ou les Slaves. À sa mort en 768, le Royaume des Francs s’étend sur toute l’actuelle France (Bretagne exclue), la Suisse, l’Autriche occidentale, l’Italie septentrionale, le Bénélux et la Rhénanie. Toutefois, nous ne devons pas considérer ce territoire immense comme uni car il demeure composé de fiefs autonomes comme l’Aquitaine, l’Austrasie, la Neustrie ou encore la Bourgogne.
Les Carolingiens
vont également devenir une dynastie impériale lorsqu’en l’an 800, un certain
Charles le Grand (Carolus Magnus en latin) sera sacré empereur
gouvernant l’Empire romain d’Occident par le pape Léon III. Moins de quatre
siècles après la chute de Rome, les Francs arborent la couronne impériale sur
leur tête. Et il est vrai que l’Empire de Charlemagne n’a rien à envier à celui
des Césars d’antan. S’étendant des Pyrénées au Danube, de la Hollande à Rome,
il regroupe une multitude de peuples gouvernés par les Francs ; des
Gallo-Romains, des Saxons, des Frisons, des Bretons, des Aquitains, des
Bourguignons, des Lombards, etc. À sa mort en 814, l’Empereur régnait
sur un territoire immense d’un million de km² et d’une population de 10 à 20
millions d’habitants, depuis son palais d’Aix-la-Chapelle
(Rhénanie-du-Nord-Westphalie). Sous le règne des Carolingiens, l’Europe
occidentale assiste à une véritable renaissance.
Toutefois, la
dynastie de Charlemagne connaîtra les mêmes difficultés que celle de Clovis.
Après sa mort, la tradition franque marque son grand retour avec des divisions
et des conflits à répétition. Fait notable, le décès du monarque n’est même
plus une condition sine qua none d’affrontement puisque du vivant de
Louis le Pieux (778-840), fils de Charlemagne, ses propres enfants n’auront de
cesse de se disputer terres, titres et distinctions. Miné par les ambitions
personnelles, les menaces extérieures (Musulmans et Normands) ainsi que la
destruction progressive de l’autorité centrale, l’Empire carolingien
disparaîtra à l’aube du XIème siècle, donnant toutefois naissance à
notre pays : la France.
La
Renaissance carolingienne
Lorsqu’il est
question de « Renaissance » en Europe, nous pensons immédiatement au
XVème siècle italien, de Michel-Ange à Léonard de Vinci. Toutefois,
un autre phénomène semblable eut lieu des siècles plus tôt sous le règne des
Carolingiens. Avec le retour à l’ordre public et à l’autorité centrale, les
arts, lettres, sciences et techniques connaissent un regain d’intérêt. De plus,
l’Empire de Charlemagne bénéficie de sa position géographique centrale, entre
Orient byzantin et Sud musulman. Devenu une puissance digne de reconnaissance,
le territoire franc entretient désormais des relations diplomatiques et
commerciales avec l’Empire romain d’Orient et les possessions musulmanes autour
du bassin méditerranéen. Ainsi, de nombreux apports artistiques et techniques
vont permettre aux Francs de rattraper un certain retard technologique et
culturel dû en partie aux siècles de guerres civiles mérovingiennes. L’architecture
et les arts sont durablement influencés par Constantinople tandis que de
nombreux textes anciens sont redécouverts et traduits par les moines francs.
Contrairement au Moyen-Âge plus tardif, les copistes se spécialisent dans la
traduction et l’archivage des écrits latins ou grecs, qu’ils soient de nature
sacrée ou profane.
Nous avons souvent
entendu que Charlemagne eût été l’inventeur de l’École. En réalité, il est
celui qui mis en place les premières institutions scolaires réservées aux
nobles. Auparavant, peu de membres de l’aristocratie savent écrire ou lire. C’est
Charlemagne le premier qui entreprend d’associer sa noblesse royale puis impériale
à l’instruction des clercs. C’est ainsi qu’en 789, le chef des Francs instaure
l’obligation pour chaque évêché de disposer d’une école au moins.
Enfin, et parce
qu’il s’estime l’héritier direct de l’Empire romain en Occident, le latin est
sauvegardé, renforcé par une série de mesures fortes résumées dans des capitulaires,
sorte d’édits et de textes de lois destinés à donner de nouvelles structures
légales aux Francs. La conjugaison, l’orthographe et la grammaire sont confiées
à des clercs, en somme les précurseurs de l’Académie française. C’est toute la
culture latine ancienne qui renaît de ses cendres.
Le temps
des invasions
Le règne
des Carolingiens est marqué par de nombreuses menaces extérieures à tel point
que nous pourrions affirmer que ce fut une invasion qui permit leur ascension,
et une autre qui les fit choir.
Depuis le VIIème siècle, le bassin méditerranéen fait
l’expérience d’une nouvelle religion : l’islam. En un temps record, celle-ci
va se propager à travers l’Afrique du Nord et l’Europe jusqu’à envahir le sud
de l’actuelle France. Or, c’est bien contre l’ennemi sarrasin que les
Carolingiens vont se distinguer alors que les Mérovingiens s’avèrent
impuissants à réagir.
Au début du VIIIème siècle, alors que le puissant duché d’Aquitaine est vaincu par les conquérants arabes, les Francs envoient une grande armée commandée par le désormais célèbre Charles Martel. Maire du palais, il entend bien profiter de l’effondrement des royaumes languedociens pour affirmer l’autorité franque dans le Midi. Sa victoire à Poitiers contre Abd al-Rahman en 732 lui permettra d’arriver à ses fins et de pleinement discréditer la monarchie mérovingienne. Par la suite, les rois carolingiens vont s’afférer à repousser l’envahisseur musulman au-delà des Pyrénées. Ainsi, Charlemagne fonde la marche militaire d’Espagne, prédécesseur de la Catalogne, et lance plusieurs expéditions tout au long de son règne. C’est d’ailleurs au cours de l’une d’elles qu’eût lieu la bataille de Roncevaux (778) où le chevalier Roland perdît la vie. Dès lors, les Carolingiens peuvent être considérés comme précurseurs de la Reconquista espagnole qui ne s’achèvera que presque sept siècles plus tard.
Alors que la menace musulmane semble contenue dans la péninsule
ibérique, une nouvelle menace naît en Europe : les Normands. Auparavant cantonnés
à la Scandinavie, ses explorateurs, guerriers et pilleurs vont bénéficier d’un
réchauffement climatique pour s’aventurer en Europe du Nord, puis sur le
continent tout entier. Mobiles, imprévisibles et affichant des tactiques militaires
novatrices, les Vikings (terme anglo-saxon duquel nous préférerons son
équivalent français – Normands) sont en partie responsables de la chute
finale des Carolingiens.
Leurs premières incursions au sein de l’Empire remontent déjà au règne de Charlemagne (768-814) mais demeurent contenues grâce à un pouvoir central fort et déterminé. De même, et malgré des affrontements familiaux réguliers, Louis le Pieux (814-840) demeure peu inquiet de ces nouveaux barbares. Cependant, la partition de l’Empire entre ses petits-fils au traité de Verdun (843) va profondément amoindrir la fonction royale centrale et favoriser les pillages réguliers. Dès lors, un long siècle de déclin s’impose partout dans les nouvelles terres créées dont la Francie occidentale, future France.
Quelques mots sur les Normands. À l’instar des Gaulois sous la
République ou des Francs sous l’Empire romain, ils sont d’abord des barbares
devenus mercenaires pour le compte du pouvoir politique. Ainsi, Lothaire, fils
de Louis le Pieux, engage-t-il des auxiliaires scandinaves dans ses armées. Contrairement
à une image populaire largement répandue, ce ne sont pas des barbares
sanguinaires et hirsutes mais, nous en avons désormais l’habitude après les
Gaulois et les Francs, des peuples multiples aux griefs anciens et aux cultures
développées. Après avoir été les agents de certains rois, ils profitent de
leurs connaissances du terrain et des institutions pour revenir en clans.
Ce sont d’abord les îles britanniques qui sont victimes de
leurs assauts puis, à partir du milieu du IXème siècle, l’Empire carolingien
divisé. Ainsi, en 845, Paris subit son premier pillage. Des tribus et des
rançons sont exigées. Pire encore, certaines villes tombent sous leur joug
comme Bordeaux (848), Périgueux (849) et même Orléans ou Paris (856). Leurs
attaques s’étendent à travers toute l’Europe, et même jusqu’à Constantinople
qui subit leurs premiers assauts en 860 ! Las de payer d’importantes
rançons, les seigneurs commencent à douter de la légitimité du pouvoir
carolingien, incapable de lutter contre ces envahisseurs venus du nord. La
menace de l’ascension politique d’un pouvoir concurrent se fait de plus en plus
prégnante.
Vers
l’avènement de l’Europe féodale
L’Empire fondé par Charlemagne en l’an 800 est, nous l’avons précisé
plus tôt, loin d’être uni comme l’est la France actuelle. D’abord, il faut bien
délimiter différentes sphères d’influence culturelle ; bien sûr, il y a le
Royaume des Francs historique qui correspond peu ou prou à la France que nous connaissons.
Là, demeure une division culturelle entre le nord, « languedoïlien »,
et le sud, languedocien. De plus, le territoire est divisé en duchés et
royaumes autonomes que dirigent les héritiers du souverain comme l’Aquitaine,
la Neustrie, l’Austrasie ou encore la Bourgogne.
Ensuite, il y a les conquêtes nouvelles qui concernent la
Marche d’Espagne, la Lombardie, la Bavière, ou encore la Saxe qui demeurent
largement divisés et morcelés entre seigneurs francs.
Pour diriger cet
ensemble gigantesque, les Carolingiens vont instituer un ensemble de magistrats
et de « fonctionnaires » (anachronisme volontaire) pour relayer les
décisions politiques en provenance de la capitale impériale, Aix-la-Chapelle. Ces
préfets avant l’heure sont les missi dominici, sorte d’inspecteurs à la
solde du pouvoir impérial. Mais pour maintenir l’unité et la paix au sein de l’Empire,
Charlemagne fut contraint d’introduire un système politique qui façonnera l’Europe
durablement : la féodalité. Au gré des conquêtes, il récompensa ses
soldats et chevaliers les plus méritants tout en leur imposant un serment de
fidélité et d’assistance qu’il voulait réciproque. Bientôt, la charge devint
héréditaire comme un privilège et l’Empire, divisé entre les héritiers de
Charles le Grand, fut en proie à la montée en puissance de cette nouvelle société
politique. Les invasions normandes, couplées à un retrait plus ou moins
volontaire des empereurs et rois carolingiens, mena au renforcement de la
féodalité en Europe occidentale à tel point que le pouvoir central devint purement
symbolique.
L’Europe féodale était née. À l’aube du second millénaire chrétien,
le continent est dominé par ce système sociétal qui repose sur des interactions
et serments interpersonnels réciproques d’assistance et de protection. Les
ducs, comtes et barons possèdent désormais autant de pouvoir politique,
économique ou militaire que les rois et empereurs. Et à mesure que les menaces
extérieures comme intérieures se font pressantes, leur puissance augmente.
Cependant, ce modèle ne s’impose pas uniformément et nous
pouvons constater des disparités entre la Francie occidentale, bien plus
homogène et « unie », et la Francie orientale (future Allemagne).
Cette différenciation, fruit de particularités politiques, économiques, culturelles
et sociales millénaires, va fortement imprégner les futures nations française et
allemande pour les siècles à venir.
De la
Gaule à la Francie
Vers la fin du Xème
siècle, les Carolingiens sont en plein déclin à travers l’Europe. Pourtant
fondateurs d’un nouvel empire romain d’Occident, leurs divisions familiales
traditionnelles, leur incapacité à régler le problème normand et leur promotion
de la féodalité vont les conduire à une marginalisation fatale. Toutefois, leur
œuvre demeure inscrite dans l’histoire du continent européen comme de la France
à venir : introduction d’un système de magistrats royaux, les missi
dominici, achèvement de la christianisation de l’Europe, initiation de la Reconquista
en Espagne, consolidation des territoires de Francie occidentale, et bien sûr
la Renaissance carolingienne qui permît la redécouverte de savoirs anciens oubliés.
Même si nous ne l’avons pas traité ici, rappelons aussi que c’est sous le règne
des Carolingiens que l’agriculture française prend son essor. Mais alors que
disparaissent les derniers héritiers de Charlemagne, qu’adviendra-t-il de ce
petit royaume européen nommé « Francie » ?








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