Les Valois, des rois maudits ?

    En 1328, Charles IV meurt sans héritier direct. Sa disparition met fin à trois siècles de miracle capétien à savoir la continuité dynastique extraordinaire des descendants de Hugues Capet. Au terme d’une nouvelle élection monarchique, la branche cadette des Capétiens-Valois prend finalement le relai, amenant à un cycle de guerres européennes sans précédent dans l’histoire de France. Sous leur règne, de 1328 à 1589 ; le pays va connaître la guerre de Cent-Ans, les guerres d’Italie et celles de Religion. Mais la France va également briller comme le centre culturel du continent européen ; reprenant à son compte la Renaissance italienne, et donnant ses lettres de noblesse à une langue qui deviendra bientôt nationale : le français.

Bataille de Marignan, 14 septembre 1515 ; Alexandre-Evariste Fragonard (XIXème siècle).

Une légitimité contestée

    La branche cadette des Capétiens-Valois naît en 1285 lorsque le prince Charles, frère de Philippe le Bel, se voit confier le comté de Valois en apanage comme il était régulièrement de coutume au Moyen-Âge classique. Cette pratique visait à écarter le mal qui avait frappé les Mérovingiens et Carolingiens par le passé : calmer les ambitions familiales vis-à-vis d’héritages royaux. Cependant, Charles de Valois ne fut pas homme à mener une vie paisible et retirée. Toute sa vie, il participa à la politique nationale, d’abord aux côtés de son frère, puis de ses neveux dont il jalousait la couronne.

    Finalement, ce sera son fils, Philippe de Valois, qui sera élu roi de France en 1328 au cours d’une réunion des pairs. Effectivement, le dernier capétien direct Charles IV meurt sans descendance. Se pose alors la question de sa succession. Deux candidats sont pressentis ; Philippe de Valois bien sûr puisqu’il demeure le cousin le plus proche du roi défunt, mais aussi Édouard III d’Angleterre car petit-fils du roi Philippe le Bel par sa mère Isabelle de France… La crainte qu’un souverain étranger ne prenne la couronne se faisait de plus en plus grande auprès des pairs réunis en assemblée. Après maintes délibérations juridiques, Philippe de Valois fut élu roi, devenant Philippe VI.

Même s'il n'est pas le plus proche parent des Capétiens directs, Philippe de Valois est préféré par les grands seigneurs du royaume car Français. 

    Initialement, Philippe VI ne souffrit d’aucune contestation de sa légitimité. Il avait été élu par une assemblée des plus grands seigneurs de France et Édouard III avait fait savoir qu’il renonçait à ses droits sur la couronne française. Le nouveau « roi trouvé » n’était toutefois pas sorti d’affaires pour autant. Comme il avait été élu par les grands seigneurs du royaume, ceux-ci attendaient un retour sur investissement en privilèges et titres. Inconscient de sa propre précarité, Philippe VI ne fit rien en ce sens, amenant doucement mais sûrement à la guerre de Cent-Ans…

La guerre de Cent-Ans, un baptême du feu

    En 1337, Édouard III d’Angleterre revint sur ses renonciations. Profitant d’un climat politique délétère en France du fait de l’intransigeance de Philippe VI envers les grands seigneurs, il s’engage dans une série d’offensives destinées, ni plus ni moins, à conquérir la couronne française. C’est le début de la guerre de Cent-Ans entre la France et l’Angleterre, conflit que nous pourrions également qualifier de guerre de Succession de France.

Au début de la guerre de Cent-Ans, l'Angleterre ne dispose plus du grand empire que légua Aliénor d'Aquitaine aux Plantagenets (violet). Pourtant, elle va réussir à mettre la France à genoux. 

    Ce conflit, qui n’est en réalité qu’une succession de guerres entrecoupées de trêves, sera une véritable épreuve du feu pour les Valois. Il verra la destruction de la chevalerie française au profit des armées techniques et professionnelles, notamment lors de la bataille d’Azincourt (1415). La France sombrera aussi dans la guerre civile, voyant s’y opposer les Armagnacs aux Bourguignons pour la domination politique du pays sur fond de Peste noire. Enfin, la guerre de Cent-Ans verra l’avènement d’un « protonationalisme » français au travers de l’épopée de Jeanne d’Arc et le triomphe final des Français sur les Anglais.

Entrée de Jeanne d'Arc à Orléans (Jean-Jacques Scherrer, 1887).

    Au sortir de la guerre de Cent-Ans, en 1453, le Royaume de France est donc plus fort que jamais. Les Valois, incarnés par Charles VII, jouissent d’un prestige européen indéniable tandis que les forces armées royales sont, grâce aux innovations techniques comme l’artillerie, les plus redoutables d’Europe. Mais pour arriver à ce résultat, le pays aura connu la mort d’un tiers de sa population, fauchée par la Peste noire (1346-1353), ainsi qu’une éphémère union personnelle des couronnes de France et d’Angleterre sous la régence de Jean de Lancastre et le règne d’Henri VI (1422-1453). Désormais, alors que la paix semble acquise et que l’Angleterre connaît à son tour une guerre civile, la France se retrouve libre de définir de nouvelles ambitions et stratégies.

La naissance d’ambitions européennes

    Le règne des Valois est marqué par trois constantes géopolitiques. D’abord, il s’agit pour le nouveau pouvoir de renforcer son autorité sur les grands seigneurs qui, nous l’avons abordé, s’estiment inattaquables. La guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons (1407-1435), puis l’affrontement des rois de France envers les ducs de Bourgogne (1384-1477), et enfin la guerre ouverte au protestantisme (1562-1598) vont conditionner l’affirmation du pouvoir politique royal sur la France d’alors. Si les victoires de Charles VII puis Louis XI, respectivement sur le parti anglais puis le duché de Bourgogne, vont effectivement renforcer l’autorité centrale, l’initiale complaisance des derniers rois vis-à-vis de la Religion réformée, va durablement fragiliser l’État.

    Une fois les grands seigneurs mis au pas, au lendemain de la guerre de Cent-Ans, les rois de France vont afficher de nouvelles ambitions, à l’échelle européenne cette fois. Auparavant, sous les Capétiens directs, l’œuvre royale demeurait une longue lutte contre la féodalité et les ambitions seigneuriales. La France, finalement, ne s’était que peu agrandie. Notamment sous le règne de Louis XI (1461-1483) puis la régence de son fils Charles VIII par sa fille Anne de Beaujeu (1483-1491), le royaume étend son influence dans des territoires demeurés résistants à l’autorité française, de la Bretagne à la Bourgogne. Finalement, ces deux territoires sont annexés à la Couronne entre 1477 et 1514. Ce travail assidu des deux Valois va permettre au pays de croître avec un minimum de conflits armés ouverts : c’est la naissance d’un véritable art diplomatique national. Toutefois, ces ambitions portées au-delà des frontières nationales vont attiser la colère de nations ascendantes en Europe comme l’Autriche.

Sous Louis XI et la régence de sa fille Anne, la France est de loin la plus grande puissance européenne. 

    C’est la troisième constante géopolitique des Valois : l’affrontement entre la maison royale de France et les Habsbourg en Europe à travers, notamment, les guerres d’Italie (1494-1559). Une fois débarrassés de la menace anglaise, la France ambitionne d’étendre son influence en Italie. Les règnes de Louis XI et Anne de Beaujeu ont, nous l’avons précisé, permis une extension territoriale sans précédent du royaume. L’Italie du XVème siècle est bien différente de celle du XXIème siècle. Tout comme l’Allemagne, ce n’est encore qu’un concept géographique puisque l’ensemble de la péninsule italienne est parsemée de cités-états et de royaumes indépendants. Toutefois, l’excellente santé commerciale de ces dernières entités contribue à un essor culturel qui sera connu sous le nom de Renaissance. Depuis le XIIIème siècle, des Capétiens règnent sur le Royaume de Naples – les Capétiens-Anjou. Cependant, ceux-ci sont en exil depuis le début du XVème siècle et s’éteignent, laissant des revendications au roi de France. C’est le début des guerres d’Italie qui seront le tombeau des Valois.

L'Italie, en 1494, est une mosaïque de peuples, de cités et de royaumes. 

    Les guerres d’Italie marquent ainsi l’avènement d’un affrontement majeur entre France et Autriche en Europe. Effectivement, l’archiduché d’Autriche connaît une ascension politique importante au cours du XIVème siècle. Devenus maîtres du Saint-Empire romain germanique, ancêtre de l’Allemagne actuelle, les archiducs d’Autriche ambitionnent eux-aussi d’étendre leur influence sur l’Italie voisine. Progressivement, les différentes successions européennes vont les hisser au sommet de l’Europe – au détriment de la France. Ainsi, lors du règne de l’empereur Charles Quint (1520-1556), la maison autrichienne de Habsbourg règne sur l’Espagne, l’Autriche, l’Allemagne et l’Italie. Le Royaume de France, encerclé, n’a d’autres choix que de s’allier à l’Angleterre – quand celle-ci ne change pas de camp, trouvant un intérêt évident à la division du continent européen, tant en termes militaires que commerciaux. Cette lutte franco-autrichienne durera des siècles, ne prenant fin qu’au milieu du XVIIIème siècle lors de la Révolution diplomatique de 1756.  

Une lignée royale fragile

    Contrairement aux Capétiens directs, les Valois peinent à afficher une descendance continue ainsi qu’à sanctuariser leur légitimité sur le trône de France. Nous avons déjà abordé la crise dynastique qui secoua la fin du XIVème siècle ; ainsi, au terme de la guerre de Cent-Ans, les Valois semblent enfin légitimés. Or, la mort accidentelle de Charles VIII et ses déboires en Italie portent un coup fatal à la lignée royale car avec lui s’éteint la maison capétienne de Valois. C’est donc son cousin, Louis de Valois-Orléans qui prend sa succession. Mais ce dernier meurt à son tour sans succession. Le trône revient alors aux Valois-Angoulême avec François Ier, en 1515. Ces derniers afficheront une certaine stabilité dynastique jusqu’aux déboires des guerres de Religion.

François Ier (Jean Clouet, 1530).

    Outre leurs difficultés dynastiques, les Valois peinent à assoir leur autorité sur le royaume dès le règne de Charles VIII (1483-1498) : François Ier est fait prisonnier par l’empereur Charles Quint à Pavie (1525), Henri II meurt accidentellement lors d’un tournoi de joute (1559), François II meurt après un court règne d’une année seulement (1560) tandis qu’Henri III meurt assassiné en pleine guerre de Religions (1589).

    Enfin, les hésitations et scandales des règnes de François II, Charles IX et Henri III sous la supervision de la reine-mère Catherine de Médicis conduisent le royaume à un chaos politique et religieux total. Les Valois sont discrédités et délégitimés alors que monte sur le trône un cousin en provenance de Navarre : le futur Henri IV.

Un matin devant la porte du Louvre (Edouard Debat-Ponsan, 1880). La reine-mère Catherine de Médicis n'était sans doute pas si malfaisante que le décrit sa légende noire, mais nous ne pouvons nier ses hésitations et revirements inconstants qui aggravèrent les guerres de Religion. 

Une Renaissance française

    Le règne des Valois, loin d’être un long fleuve tranquille, fut toutefois marqué par une influence culturelle indéniable. Après la guerre de Cent-Ans, les rois de France portent un intérêt tout particulier pour les arts et les lettres qui connaissent un essor extraordinaire en Italie. Les campagnes dans la péninsule permettent de multiplier les échanges avec cette Renaissance. Bientôt, et à partir du règne de François Ier, la France devient l’épicentre de la Renaissance en Europe. Le long de la Loire, de magnifiques châteaux se construisent comme à Amboise, Angers, Blois, Chambord, Chenonceau, Saumur ou Tours.

Le château de Chambord, archétype des châteaux de la Renaissance française sur la Loire. 

    Les artistes et ingénieurs sont débauchés par une cour royale avide de prestige comme Léonard de Vinci qui finira même sa vie en France sous le règne de François Ier (1519). À la cour, l’étiquette fait son apparition et se répand à travers toute l’Europe via la pratique de la diplomatie. Enfin, le français, dialecte parmi tant d’autres, devient par l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539), la langue officielle du royaume et des textes de loi. De nombreux écrivains et poètes de cette période vont lui donner ses lettres de noblesse comme Ronsard ou Du Bellay à tel point que le français devient progressivement la langue diplomatique universelle.

Un bilan contrasté

    Les Valois ont régné sur la France pendant trois siècles. Sous leur règne, ils furent confrontés aux défis de la guerre, de la maladie et des revendications princières. Malgré des échecs retentissants en Italie ou face à la nouvelle religion protestante, ils permirent néanmoins un rétablissement temporaire de l’autorité royale, un agrandissement des frontières nationales et le triomphe d’une Renaissance française influençant toute l’Europe.

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