En finir avec les mythes de l’année 1914
Nous avons souvent entendu que l’armée française de 1914 n’était pas prête pour affronter les défis de la Première Guerre mondiale ; uniforme trop voyant dû au pantalon rouge garance, défaut d’artillerie lourde, doctrine inadaptée, et une quasi-défaite avant le « miracle de la Marne », en septembre 1914. Si certains arguments comportent une part de vérité, il demeure que la France de 1914 était prête au combat, comme rarement dans l’histoire nationale d’ailleurs. De plus, il existe désormais d’autres mythes et fantasmes, dans certains milieux nationalistes et néo-conservateurs par exemple, où les Français auraient été « envoyés à l’abattoir » délibérément par le régime républicain qui aurait voulu « saigner à blanc » la population majoritairement paysanne et « royaliste ». De même, le camp opposé, se revendiquant progressiste et démocrate, critique le nationalisme qui serait le seul responsable de la guerre mondiale et de son lot de morts.
Revenons sur
toutes ces affirmations afin d’en finir avec les mythes de l’année 1914.
Une armée
française mal préparée et inadaptée ?
L’armée française
de 1914 aurait été, d’après plusieurs relais médiatiques, politiques ou
idéologiques, mal préparée et inadaptée à la Grande Guerre. Revenons sur l’état
de celle-ci à la veille du conflit.
En 1870, la France
impériale de Napoléon III était balayée par la puissance militaire des États
allemands menés par le Royaume de Prusse. En quelques semaines, les forces
armées françaises furent réduites au silence après une série de conflits dans
la région de Sedan. Le Second Empire chuta, la République fut restaurée depuis
Paris et les combats continuèrent. Malgré un appel aux armes inspiré de la
mobilisation de 1792, les troupes républicaines sont défaites et incapables de renverser
la situation. L’humiliation est totale, d’autant plus que le traité de
Francfort (1871) signe l’annexion de l’Alsace-Moselle par le nouvel Empire
allemand. L’Armée est discréditée. Pourtant, il naît dans la population
française un sentiment de revanche car ce sont bien des provinces françaises
qui furent arrachées injustement ; en témoigne le chancelier prussien puis
impérial Otto von Bismarck lui-même, motivant cette décision par une volonté de
punir la République pour avoir été à l’encontre de la capitulation de Napoléon
III.
Pour reconquérir les provinces perdues, il va falloir réformer l’institution militaire. En 1872, une loi promulgue la conscription comme modèle d’organisation de l’armée française – imitant en cela le système prussien victorieux. En 1873, dix-neuf régions militaires sont instituées afin de rationaliser et améliorer l’organisation des troupes en cas de guerre. Enfin, en 1875, le premier plan de mobilisation et de concentration est établi par l’état-major français. Au total, dix-sept se succéderont jusqu’en 1914. Cette planification, couplée à de nombreux travaux d’infrastructure et de modernisation du tissu industriel, va s’avérer d’une efficacité redoutable lors de son application en août 1914. Ses principes sont les suivants : mobilisation, concentration et couverture. La mobilisation consiste à appeler, acheminer et équiper les réservistes dans leurs casernements respectifs, partout en France. La concentration revient à l’acheminement des matériels et soldats jusqu’au front via un ensemble de réseaux ferrés principaux et secondaires développés depuis les années 1870. Enfin, la couverture doit permettre la bonne exécution des plans par le déploiement des troupes d’active, déjà opérationnelles, aux frontières avec l’Allemagne.
Jamais dans son histoire, la France n’avait été aussi
préparée à un conflit depuis l’invasion de la Russie en 1812 par la Grande
Armée de Napoléon. En seulement dix-sept jours, du 2 au 18 août 1914, ce sont
plus de 3 780 000 hommes qui seront rendus opérationnels – une prouesse
même pour notre XXIème siècle.
Mais alors, si
elles étaient prêtes au combat, la France et son armée étaient-elles adaptées à
la Grande Guerre ? En réalité, aucune nation belligérante ne pouvait être
prête pour la guerre à venir. Depuis 1870, la seule expérience militaire
disponible concernait des conflits coloniaux ou mineurs, opposant des armées de
second rang (Balkans, Libye, guerre russo-japonaise…) ; difficile de
convenir d’une doctrine adaptée à un conflit de haute intensité entre
puissances mondiales. Malgré tout, les états-majors européens avaient bien
compris la mutation de la nature de la guerre industrielle, intégrant la puissance
destructrice de l’artillerie ou la létalité exponentielle permise par les
armements modernes. La France n’est pas en reste et demeure à la pointe de l’innovation
avec le fusil modèle 1886 modifié en 1893 dit « Lebel », premier dans
le monde à utiliser une poudre sans fumée. Quant à l’artillerie, le canon de 75
mm modèle 1897 était parfaitement adapté aux campagnes offensives, rapides et
mobiles – s’intégrant ainsi à un ensemble doctrinaire cohérent.
D’ailleurs, quel était cet ensemble doctrinaire en 1914 ? Nous
avons souvent entendu parler de doctrine de l’offensive à outrance qui
voudrait que les généraux français aient envoyé des masses humaines en vagues
successives face aux mitrailleuses ennemies. La réalité est bien plus complexe
comme toujours. Effectivement, dès les années 1900, la doctrine offensive devient
centrale pour l’armée française. Auparavant, c’était la recherche de l’instant
napoléonien qui était mise en avant soit la recherche de la bataille décisive
destinée à conclure rapidement un conflit. Cette doctrine jouait sur un
ensemble de moments offensifs et défensifs. Or, en 1905, la guerre
russo-japonaise démontre que les pertes militaires demeurent modérées malgré l’amélioration
des armes. Si la peur du feu est alors considérée comme psychologique, une
guerre courte et offensive semble apparaître comme la meilleure option
possible.
Pour comprendre l’approche française de la guerre à venir,
il nous faut considérer deux œuvres théoriques : les Principes de la guerre
(Ferdinand Foch, 1903) et le Dressage de l’infanterie en vue du combat
offensif (Louis de Grandmaison, 1908). En prenant en compte les derniers
conflits, ces œuvres doivent offrir au soldat une initiative forte et un lien
complémentaire entre soldats et officiers. Face à la faible létalité supposée
du feu, il faut une guerre courte et offensive. Les exemples balkaniques de
1912 et 1913 vont conforter la stratégie française en cela que les troupes balkaniques
ont triomphé des Ottomans en appliquant ces principes. Contre l’ennemi, l’infanterie
avance par bonds successifs, soutenue par une artillerie légère et mobile. La France
est confortée dans ses idées et tentera d’appliquer cette expérience dès le
mois d’août 1914.
La doctrine de l’offensive
à outrance est donc pertinente aux vues des éléments théoriques et pratiques disponibles
à la veille de la Grande Guerre. Personne en Europe ne remet en cause le
principe offensif ; ni les Allemands, ni les Autrichiens, ni les Français,
ni les Russes, ni les Britanniques. Le soldat français de 1914 est donc intégré
dans un ensemble cohérent et complémentaire parfaitement pensé et mis en
pratique via de grands exercices annuels. Mais là encore, personne n’aurait pu anticiper
la boucherie à venir.
L’épuration
des paysans par la République ?
Un argument de
plus en plus audible depuis les années 2010 voudrait que la République
française ait jeté ses citoyens dans des offensives sans but pour « épurer
la paysannerie conservatrice et royaliste ». Cette argumentation se base
sur la sociologie des Poilus de 1914-1918 qui aurait été, à l’image de la population
française d’alors, essentiellement rurale et paysanne.
Or, en 1914, la
population française, si elle demeure majoritairement rurale, n’est plus paysanne
depuis trois décennies. Pendant la Grande Guerre, ce sont plus de 3 millions de
paysans qui furent mobilisés soit 60% de la population paysanne recensée en
1911 pour une population française totale de presque 42 millions d’habitants. La
paysannerie représente alors environ 35,7% des effectifs militaires totaux
mobilisés entre 1914 et 1918 (8 400 000 hommes). Les populations
restantes sont bien sûr des ouvriers des grands centres urbains et industriels,
des artisans et commerçants ruraux comme urbains ainsi que des professions
libérales ou artistiques – à cela s’ajoutent les populations coloniales aux
professions et occupations variées. Le monde paysan, s’il représente une part
non-négligeable de l’armée française de 1914, n’est en aucun cas majoritaire ni
la cible d’une quelconque volonté politique d’extermination.
De plus, aucun texte,
aucune confidence ni aucune biographie ne révèle une volonté cachée de détruire
le monde paysan. Les soldats français furent, à l’instar de leurs alliés ou
ennemis, mobilisés et engagés dans une guerre à la nature profondément
différente des conflits précédents que nul ne pouvait prévoir en 1914. Certes,
la République française a indéniablement renforcé sa légitimité politique en
remportant le conflit et en vengeant l’humiliation de 1870. Mais la mort frappa
tous les combattants de façon égale.
Une précision tant
que nous traitons l’idée d’une mortalité ciblée. Les Corses, Bretons et autres
troupes coloniales comme les tirailleurs sénégalais n’ont fait l’objet d’aucune
discrimination raciale, culturelle ou ethnique durant le conflit. Traitées de
la même manière que tous les autres soldats de France, les colonies affichent
des taux d’attrition sensiblement égaux à ceux des métropolitains. Certes,
certains corps d’élite, comme la Brigade marocaine, ont pu connaître de lourdes
pertes, mais c’est bien dû à leur qualité militaire intrinsèque (troupes d’élite
pouvant changer la donne d’une bataille) et non à un quelconque racisme. Comme
un révélateur du temps, notons l’état de choc psychologique des membres du
corps expéditionnaire américain en France qui, dès 1917, se plaignent de l’absence
totale de ségrégation sur le territoire national entre Noirs, Maghrébins, Indochinois
et Français.
Le
nationalisme, responsable de la Grande Guerre ?
À l’opposé
du camp nationaliste, nous relevons un argument aujourd’hui intégré par la
mémoire collective nationale : le nationalisme fut la cause des boucheries
de la Grande Guerre ainsi que du conflit en lui-même. Certes, le nationalisme –
mouvement idéologique prônant l’existence d’une nation et, a fortiori d’un
État-nation pour chaque peuple – fut un concept dominant à la fin du XIXème
siècle et au début du XXème siècle. Outre l’unification de l’Italie
(1861) et de l’Allemagne (1871), de nombreux mouvements nationalistes se sont affirmés
pendant un siècle en Europe. Nous dénombrons ainsi les nationalismes polonais,
hongrois, roumain, bulgare, serbe, ou encore finlandais. L’Europe est alors
dominée par de grands empires multinationaux comme l’Autriche-Hongrie ou la
Russie. Les tensions entre nationalisme et impérialisme sont responsables du
déclenchement de la guerre en cela que l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand
d’Autriche fut perpétré par le nationaliste serbe Gavrilo Princip sur fond de conflits
balkaniques. De là, le jeu des alliances acheva d’européaniser la guerre.
Mais ce n’est
pourtant pas cette explication qui est donnée lors de commémorations d’État par
exemple. Les discours s’orientent plutôt sur un choc des nationalismes allemand
et français comme sur la responsabilité du revanchisme. Certes la Grande Guerre
fut la conséquence d’un conflit latent entre France et Allemagne sur la
question de l’Alsace-Moselle annexée en 1871. Nous l’avons affirmé plutôt,
cette annexion n’est justifiée qu’à des fins de punitions, ce que révéleront
Georges Clemenceau et l’ex-impératrice Eugénie de Montijo en 1918 afin de
prouver aux Américains que l’Alsace-Moselle fut bien une province française et
non allemande. Cependant, ce n’est pas la seule cause du conflit. Nous avons abordé
le nationalisme qui frappe l’Europe centrale après s’être accompli en Europe
occidentale. Mais il faut aussi rappeler l’importance de la politique
britannique d’endiguement de la nouvelle puissance allemande hégémonique sur le
continent européen comme à travers le monde. En s’unifiant, les Allemands ont
créé une superpuissance concurrençant progressivement l’Empire britannique jusque
sur les mers, motivant ainsi l’entrée de Londres dans l’alliance franco-russe. Rappelons
que cette stratégie s’intègre largement dans la tradition diplomatique britannique
à l’œuvre depuis le XVIIème siècle et dont firent les frais Louis
XIV, Louis XV et Napoléon Bonaparte.
Le nationalisme est
donc responsable de la Grande Guerre sans l’être. Il demeure un facteur parmi
tant d’autres : la contestation légitime d’une annexion par l’Allemagne d’une
province française ainsi que la concrétisation militaire d’une politique
traditionnelle d’endiguement du Royaume-Uni envers une puissance hégémonique en
Europe.
La vérité
sur le soldat français de 1914
Quel est l’archétype
du soldat français de 1914 ? Avant la mobilisation, c’est un citoyen rural
ou appartenant aux petites villes de provinces. Travaillant la terre, œuvrant en
usine ou dans des ateliers de famille, il affiche un patriotisme et un revanchisme
motivés par l’École de la République, les institutions militaires par
lesquelles il fit son service militaire initial (deux ans avant 1913), ainsi
que les récits meurtris des vétérans de 1870. Lorsque sonnent les cloches des
églises, en août 1914, il part confiant, pensant la guerre rapide et offensive.
Destinée à finir avant l’hiver, cette Grande Guerre durera finalement quatre
ans et trois mois.
Pour faire la guerre, il est équipé du fusil d’infanterie modèle 1886 modifié en 1893 dit « Lebel ». Il porte le képi rouge modèle 1884, la capote bleue modèle 1877, le pantalon rouge garance modèle 1867 et les guêtres de cuir noir. Son paquetage individuel pèse 30 kg. Dans l’action du combat, il est soutenu par le canon de campagne modèle 1897 de 75 mm à cadence de tir rapide. Mais les premiers affrontements tournent au bain de sang. Le 22 août 1914 sera le jour le plus sanglant de l’armée française : 25 000 à 27 000 tués. La bataille des Frontières est un fiasco. Malgré l’enthousiasme, malgré une doctrine complète et infirmée par les expériences des deux guerres balkaniques de 1912 et 1913, malgré un matériel moderne ; les Français sont mis en échec par une armée allemande qui semble invincible.
Quel en est la
cause ? Le pantalon rouge si voyant ? C’est le dernier élément que
nous n’avons toujours pas abordé après la doctrine et l’organisation. Là aussi,
il relève plus du mythe et du fantasme que de la réalité historique. Le temps n’est
plus aux combats d’infanteries mais aux échanges d’artillerie ; et les
obus ne font pas la différence entre le rouge et le kaki. De plus, nous l’avons
vu, les Français ne se jettent pas tête baisée dans la bataille sans avoir
préalablement bombardé les positions adverses avec une préparation d’artillerie.
De plus, les troupes françaises affichent des victoires comme la prise de
Mulhouse et de toute la Haute-Alsace, les 7 et 8 août. Mais alors comment
expliquer cet échec ? La véritable raison demeure l’offensive surprise des
Allemands en Belgique. Violant la neutralité belge, les Allemands prennent Français
et Britanniques à revers. En quelques jours, c’est la débandade d’autant que
personne n’aurait imaginé que Berlin aille envahir la Belgique. Bloqués dans
une posture défensive contre-nature, les Français sont dans l’obligation de
reculer de plusieurs centaines de kilomètres. Une nouvelle ligne défensive s’établit,
début septembre, de Paris à Verdun. Tout semble perdu.
Mais soudain, les
erreurs allemandes offrent une reprise de l’initiative aux Franco-Britanniques.
La bataille de la Marne est une victoire décisive en cela qu’elle empêche
définitivement la prise de Paris et force les Allemands à initier la guerre de
tranchées. Si l’idée d’une guerre longue déplaît au commandement français, c’est
pourtant un facteur-clé de la défaite finale de l’Empire allemand, frappé d’un blocus
commercial des Alliés.
Cette « pause »
forcée va être cruciale et va permettre la montée en puissance de l’armée
française, sa modernisation, sa motorisation (expérience des taxis de la Marne)
et finalement sa victoire finale. Le pantalon rouge est abandonné, non pas
parce qu’il était trop voyant (notons qu’après un mois de campagne, le pantalon
est couvert de boue), mais parce que le colorant artificiel nécessaire à sa
confection était produit en Allemagne. Le Lebel est remplacé par le fusil Berthier
modèles 1907 et 1916 tandis que les chars et avions vont bientôt faire leur
apparition en masse sur les champs de bataille.
La Victoire de 1918, rendue possible grâce aux actions de 1914.











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